Recherche, art et participation #4 : filmer la formation au travail domestique et au care

25 avril 2024
14h-19h30
Bâtiment Turbulence, salle de projection,
Campus Marseille Saint-Charles

Cette quatrième séance du cycle de séminaires du projet REAP , portée de concert avec le Centre de recherche-création sur les monde sociaux (Cirec) dans le cadre de ses ateliers, propose de se pencher sur le travail domestique et du soin au prisme de la formation. À partir de travaux filmiques singuliers, nous réfléchirons aux enjeux que véhicule ce travail du care dans des contextes différents, en termes d’inégalités et domination notamment, et aux manières de donner à voir cette réalité par l’image et le son. Une séance en trois temps :

Un atelier avec Guillaume Cuny

14h-15h30

Atelier autour de la thèse en cours de Guillaume Cuny, doctorant en sociologie visuelle et filmique au Centre Pierre Naville (Université d’Évry Paris-Saclay) : à partir d’une étude menée auprès d’élèves du Bac Pro ASSP (Accompagnement, soins et services à la personne), Le choix des autres porte sur l’enseignement professionnel et la complexité des déterminations qui orientent vers cette voie, au croisement de la classe, de la race et du genre. Le film documentaire permet ici d’articuler recherche et création pour éclairer la réalité sociale.

Contact : ebalteau [at] yahoo.fr

Masterclass, projection de film et débat avec Sung-A Yoon

16h00-19h30

Masterclass avec Sung-A Yoon, réalisatrice et artiste franco-coréenne vivant à Bruxelles. Elle a été formée à l’université Sorbonne Nouvelle (théâtre), à l’École des beaux-arts de Paris-Cergy et à l’école de cinéma INSAS de Bruxelles. Se jouant des formes et des genres, ses films se distinguent par un caractère hybride et une attention particulière portée sur le dispositif de mise en scène. Son travail emprunte autant à la démarche documentaire qu’aux codes de la fiction.

Avec les étudiant.e.s du master Cinéma et audiovisuel d’Aix-Marseille Université

Contact : pascal.cesaro [at] univ-amu.fr (Pascal Cesaro, enseignant en Cinéma)

La masterclass sera suivie à 17h30 par la projection du film Overseas (2019, 90’) de Sung-A Yoon
En présence de la réalisatrice
Discussion par Thierry Roche, LESA, Départements Arts d’AMU

Synopsis : Aux Philippines, on déploie les femmes en masse à l’étranger comme aides ménagères ou nounous. Elles laissent souvent derrière elles leurs propres enfants, avant de se jeter dans l’inconnu. Dans un centre de formation au travail domestique, comme tant d’autres aux Philippines, un groupe de candidates au départ se préparent au mal du pays et aux maltraitances qui pourraient les atteindre. Lors d’exercices de jeux de rôles, les femmes se mettent tant dans la peau de l’employée que des employeu.r.se.s. Aux abords de la fiction, Overseas traite de la servitude moderne de notre monde globalisé, tout en révélant la détermination de ces femmes, leur sororité et les stratégies mises en place face aux épreuves que leur réserve l’avenir.

Contact : ebalteau [at] yahoo.fr

Comité d’organisation

Une après-midi co-organisée et animée dans le cadre
des Ateliers du Cirec, coord : Alex Tilman (Unil, Cirec), Hélène Tilman (Uliège, Cirec), Lila Neutre (Cirec) et Émilie Balteau (Prism, Cirec)
et du cycle d’ateliers et séminaires Recherche, art et participation (REAP), Coord : Émilie Balteau (Prism), Pascal Cesaro (Prism) et Cédric Parizot (Iremam)

! ATTENTION : la séance du 25 avril est accessible uniquement sur inscription en cliquant [ici] (fermeture des inscriptions le 23 avril à 12h)

(Ré)habiliter le trouble: un cyborg anthropolojonglique

Prochaines représentations

Jeudi 28 mars 2024 à 19h30
Spectacle gratuit
A partir de 10 ans
Au CIAM, 4181 route de Galice, 13090 Aix-en-Provence
Sur réservation : https://bit.ly/3v7yKs1

Lundi 30 avril 2024
Hasard ludique
Paris

La rencontre

Juin 2021 Sylvain Pascal, jongleur du collectif Protocole, rencontre Cédric Parizot, anthropologue à l’Institut d’études et de recherche sur les mondes arabes et musulmans. A d’eux, ils s’embarquent pour une semaine dans le quartier de Rochebelle à Alès pour la 14ème errance du projet PERIPLE. Au terme d’une semaine de performances de jonglées, de rencontres avec les habitants et d’essais d’anthropologie urbaine, un cyborg anthropolojonglique monte sur scène.

Avril 2022, près d’un an après cette première expérimentation, l’anthropologue et le jongleur s’invitent à l’Atelier du Plateau (Paris). Bien plus que la mise en scène d’une communication entre espèces compagnes, ils présentent une forme de 20’ pour expérimenter d’autres corporéités pour mettre en œuvre leurs pratiques et éprouver les frontières de leurs disciplines. L’écriture au plateau et la restitution devant le public ouvrent un laboratoire où est mise à l’épreuve une hétérographie circassienne dont l’enjeu est à la fois de bouleverser les pratiques de création et de la recherche. Peu à peu une réflexion mise en acte décrypte la complexité des processus d’intercorporéité qui émergent entre le jongleur et le chercheur.

Photo: Collectif Protocole, 2021

Extraits:

“Je suis entré le 14 juin 2021, dans Rochebelle, un vieux quartier minier de la ville d’Alès. Les mines ayant été fermées, il est depuis quelques décennies en situation de grande précarité. Aux côtés des quelques habitants qui ne sont jamais partis et qui y restent profondément attachés,
sont venus s’installer différentes populations assez pauvres. C’est d’ailleurs un quartier particulièrement connu pour ses marchands de sommeil. J’y ai été invité par Sylvain Pascal, un jongleur du collectif Protocole et par le centre national de cirque de la Verrerie d’Alès pour y errer pendant une semaine.….Alors, vous allez me dire: “Qu’est-ce qu’un anthropologue peut donc aller faire de sérieux avec un jongleur, pendant une semaine, dans un quartier qu’il ne connaît même pas ?”

Photo: Collectif Protocole, 2021

“24 juin 2021, on s’engage dans une ruelle pourrie, ambiance film de mafia. Un groupe de dealer s’est approprié un coin de rue pour monter un point de vente. Des gueules cassées, des visages tatoués, des gamins déjà cramés, une enceinte qui crache de la musique et mon anthropologue pas très rassuré. Moi je fonce dans le tas en me disant que dans quelques minutes, ils vont nous offrir un thé”

“… une sorte de confusion: d’abord, entre nos corps, tu es devenu une partie de mon appareil sensoriel. À travers tes gestes, ton assurance, je suis entré en relation avec ces dealers. Ensuite, une confusion entre nos rôles, qui a agit et qui a été agi dans cette rencontre? Qui étaient les spectateurs, le public, les artistes, les agents et les objets de la recherche?”

Photo: Marie-Claire Abdelkader, 2024

« Sylvain s’était allongé sur le toit d’une des trois voitures calcinées qui trônaient devant l’église de Rochebelle. Il jonglait couché. Les conducteurs des voitures qui passaient derrière nous, souriaient. Un peu plus loin, un vieil homme jouait de la flute derrière la grille de sa maison. Curieux, nous sommes allés le voir.

Photo: Marie-Claire Abdelkader, 2024

« En somme, faire de l’anthropologie urbaine avec un jongleur, c’est un peu comme détourner une enquête ethnographique : ce n’est pas simplement privilégier la flânerie, ralentir et se rendre plus disponible au quartier, c’est aussi accepter d’autres formes de dérives, fondées davantage des fictions et des expériences. Par contre, je ne sais même pas si, ce soir, Sylvain et moi, nous nous comprenons vraiment l’un et l’autre.

Nous sommes un peu comme dans la relation entre deux espèces compagnes: vous savez cette relation qu’entretiennent les êtres humains et leurs animaux domestiques ou encore certains animaux comme ces oiseaux et ces hippopotames qui vivent en symbiose au bord des marigots.

Photo: Marie-Claire Abdelkader, 2024

Représentations

Atelier du plateau, Paris, 1er et 2 Avril 2022
Pôle cirque de la Verrerie d’Alès, juin 2021
MMSH, Aix en Provence, 18 janvier 2024

Photos: Collectif Protocole, Alès, 2021

ECOUTER: DU CORPS A L’ENVIRONNEMENT

18-19 mars 2024
Ecole supérieure d’art
Rue Emile Tavan
13100 Aix-en-Provence

La recherche par l’écoute

Ces journées réunissent des artistes et des anthropologues qui mettent le son au coeur de leurs recherches. Ils exploreront les sensibilités particulières liées à l’utilisation de médiums sonores et interrogeront les particularités d’une approche du monde à travers l’écoute et la production sonore. Ces journées s’inscrivent dans le cadre du programme La recherche par l’écoute en partenariat avec l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence et l’institut de recherche et d’étude sur les mondes arabes et musulmans (Aix Marseille Univ/CNRS).

Programme du 18 mars 2024

9h Introduction

Cédric Parizot, anthropologue, IREMAM (CNRS/Aix-Marseille Univ) et Peter Sinclair, artiste et enseignant, Locus Sonus Vitae (Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence)

9h30-11h: Session 1

François Parra, artiste et enseignant, laboratoire Locus Sonus Vitae (Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence)

La voix sans corps – de l’acousmatique au streaming

Partant de la définition de l’acousmatique employée par Pythagore pour qualifier l’enseignement qu’il donnait caché de ses disciples par un rideau, afin que ceux-ci se concentrent sur ses phrases et non sur ses gestes, nous essaierons de faire un historique des inventions techniques et esthétiques, qui ont conduit à des modes d’écoute au sein desquels les corps et les sons ont été progressivement dissociés.

Photo: Adrian Korte, 2016

François Parra travaille le son dans son rapport à l’espace, au langage et au geste. Le son est pour lui un matériau restructurant indéfiniment l’espace donc modifiant le rapport social, la voix en étant un matériau central. Formé au GMEM ses rencontres avec certains compositeurs l’amènent à des questions d’écriture temporelle avec un vocabulaire de plasticien. Membre de plusieurs collectifs d’artistes, Daisychain, NøDJ/NøVJ, Cap15, Choeur Tac-til, PACE. Il enseigne à l’ESAAix travaille régulièrement pour le spectacle vivant la radio la vidéo.

Jérémie Nicolas, artiste-chercheur, Musidanse/CICM, Université Paris 8

Chœur/Cohorte : Mise en œuvre pour une surprise de l’écoute

Replacé dans la lecture nietzschéenne du tragique, le musical est l’impossible écoute de l’irreprésentabilité de la musique. À partir d’une installation, la surprise est envisagée comme moyen de création, en vue de penser aux conditions de possibilité d’une interruption de la représentation. Chœur/Cohorte est l’image d’une écoute appelée à se rassembler au moment de sa métamorphose.

Image: Jérémie Nicolas et Makoto C. Friedmann

Artiste-chercheur, doctorant en recherche-création à Paris 8 (Musidanse/CICM), Jérémie Nicolas vit et travaille à Marseille. Sa thèse débutée en 2019, Écho d’affect d’effroi (codir. Anne Sèdes et Joseph Delaplace)bénéficie d’un contrat doctoral de l’EDESTA. Ses recherches prennent pour objet l’écho compris comme potentiel audible et le silence comme sonorité de composition.

Diane Schuh, compositrice et chercheuse, CICM/MUSIDANSE/EDESTA MSH Paris Nord UAR 3258, Saint-Denis

Mycélium Garden : écouter et composer avec l’inframonde

Le sol abrite un réseau complexe de vie, dont le mycélium qui interconnecte diverses espèces. Le projet « Mycelium Garden » explore ces dimensions invisibles, en cherchant à rendre audibles les expressions électriques de ces réseaux. Cette installation aborde l’importance de la reconnaissance de l’altérité des êtres non-humains et la nécessité d’élaborer des protocoles guidés par la recherche d’une « connaissance objective » dans le projet écologique d’attention au vivant.

Diane Schuh est paysagiste, compositrice et chercheuse. Sa thèse, sous contrat doctoral à l’EDESTA Paris 8 intitulée « symbioses, milieux, jardins en mouvement : ce que le jardinier fait à la musique » étudie les transferts des modèles et méthodes du jardin à la composition. Sa recherche explore notamment le potentiel pédagogique et opératoire du modèle de la symbiose dans l’élaboration de dispositifs de composition et d’écoute invitant à porter attention au vivant.

Photo: Diane Schuh, 2024

11h15-12h15: Discussion de la session 1

Ateliers 12h30-13h30

Les ateliers seront tenus en parallèle dans des lieux différents
Formulaire d’inscription : https://forms.office.com/e/t1UxZm0u0R

Atelier 1

Virginie DUBOIS, artiste sonore et chercheuse indépendante, actuellement résidente au laboratoire Locus Sonus Vitae, ESAAix, Aix-en-Provence

L’écoute somatique

Au-delà des mots, l’humain communique un vaste répertoire d’informations par les sons, les intonations, les inflexions et les modulations de sa voix, le silence, les soupirs etc. Entrer en communication avec cet espace subtil c’est entrer en relation avec le “ressentir”. C’est apprendre à écouter, et à utiliser son corps -et ses sensations- comme un espace de perception et de connexion avec soi, autrui et le monde. La démarche proposée dans cet atelier est expérimentale. Nous vous proposons de comprendre et de ressentir la dimension physique, émotionnelle et relationnelle de la voix, et du son, à travers des exercices individuels et en groupe.

Photo: Antonio Sanna, 2017

Virginie Dubois est artiste, chercheuse et enseignante dans le domaine du son et de l’écoute. Passionnée par la dimension physique et architecturale du son, Virginie explore les différentes manières de composer avec l’espace. Ce travail l’a amené à développer une pratique d’écoute sensible et active des phénomènes sonores, et de l’audible en général. Elle partage et enseigne désormais cette pratique – et ses méthodes – à travers divers ateliers et parcours sonores en France et à l’international.

Atelier 2

Rrrrrose Azerty, compositeurice/game designer, Paris, actuellement résident•e au laboratoire Locus Sonus Vitae, ESAAix, Aix-en-Provence

Atelier de Jeux Musicaux International de Aix En Provence (AJMIAEP)

Les ateliers de jeux musicaux sont des espaces ludiques et créatifs d’écoutes et d’actions sonores inspirés des pratiques Fluxus, anarchistes et situationnistes de la musique. Accessible à toustes.

Rrrrrose Azerty est compositeurice de musique dans le domaine public vivant et game designer de règles de jeux pour la désalienation capitaliste et fasciste de la créativité musicale.

14h-14h30: Session 2

Caroline Boë,compositrice, artiste sonore et chercheuse, PRISM (Aix-Marseille-Univ/CNRS/ministère de la Culture)

Le projet Anthropophony : une recherche-création à l’écoute des nuisances sonores de faible intensité

Le projet Anthropophony cherche à développer une écoute dé-filtrante du paysage sonore lorsqu’il est pollué par des sons de fréquences stables de faible intensité. Il s’agit d’un art sonore éco-artiviste dénonçant les sons qui nous envahissent à notre insu, imprégné d’une logique relevant de l’écosophie sonore.

Caroline Boë est compositrice, artiste sonore et chercheuse associée au laboratoire PRISM (Aix-Marseille-Université / CNRS / Ministère de la Culture). Son engagement écologique associé à une pensée écosophique guattarienne oriente ses travaux vers la perception du paysage sonore.

Photo: Caroline Boë

15h-17h Session 3: Intervention et performance

Atau Tanaka, compositeur, Goldsmiths University of London, London; Robin “Cicanoise” Dussurget, musicien, Marseille; Cécile Babiole, artiste, Marseille/Paris; Pierre “BonÏpso” Bonizec, APHM, Marseille

BBDMI: Brain-Body Digital Musical Instrument

Interfaces sensorielles, synthétiseurs modulaires, microscope numérique : Atau Tanaka, Cicanoise et Cécile Babiole prend scène au festival Sonic Protest 2021 comme trio. Captant signal électrique et imagerie du corps, ils créent de l’audiovisuel viscéral de neuro-diversité. Ils présentent leur travail individuel avant de jouer en trio. Atau présentera le projet BBDMI. Robin son approche aux synthés. Cécile son œuvre vidéo Disfluences sur les hésitations, répétitions, discontinuités de la parole. Ils invitent Pierre Bonizet aka Bonïpso à faire une présentation sur l’ergothérapie et la musique électronique.

Festival Sonic Protest 2021

Atau Tanaka joue depuis 1990 un système de capteurs électromyogramme transformant le corps en instrument de musique. Il mène des recherches en interaction homme machine (IHM) musicale à l’IRCAM, Sony, Goldsmiths London et Bristol Interaction Group. Il participe au projet ANR Brain Body Digital Musical Instrument à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord.

Robin Dussurget, aka Cicanoise est un talent précoce en musique expérimentale depuis tout jeune âge en explorant la musique électronique dans toutes ses formes. Il est conférencier aux Rencontres autour des pratiques brutes de la musique 2018. Il représente l’association Simon de Cyrène en tant que membre du jury du Festival du film social de Nice 2022.

Cécile est active dans le champ musical d’abord, puis dans les arts électroniques et numériques. Elle s’intéresse à la langue (écrite et orale), à sa transmission, ses dysfonctionnements, sa lecture, sa traduction, ses manipulations algorithmiques. Elle co-fonde le collectif Roberte la Rousse, groupe cyberféministe qui travaille sur les thématiques croisées langue, genre et technologie sous la forme de performances et de publications.

Pierre Bonizec est ergothérapeute en médecine physique et réadaptation à l’Assistance Publique-Hopitaux de Marseille (APHM). Pour lui, l’ergothérapie est une matière, souple et malléable, qui s’intéresse en permanence à l’autre dans ses mouvements mais aussi ses arrêts et inerties. Il est aussi musicien électronique qui se produise sur le nom de plume BonÏpso.

Programme du 19 mars 2024

9h-11h Session 4

Elena Biserna, historienne de l’art, autrice et commissaire, Marseille

Pas féministes. Corps sexisés, voix et bruits en espace public

Cette présentation aborde les pratiques féministes à l’intersection de la marche, de l’écoute et de la production sonore pour faire dialoguer (et promouvoir) un éventail d’approches critiques générant d’autres récits de la promenade sonore et de l’espace public à partir d’expériences fondées sur le genre et la sexualité.

Elena Biserna est historienne de l’art, commissaire et autrice. Ses recherches portent sur l’écoute, les pratiques artistiques « situées » et leurs relations aux dynamiques urbaines, aux processus socio-culturels, à la sphère publique et politique. Elle a récemment publié les livres Walking from Scores et Going Out. Walking, Listening, Soundmaking. Elle est directrice artistique de l’association LABgamerz et co-dirige la rubrique féministe wi watt’heure de Revue & Corrigée avec Carole Rieussec.

Elena Biserna, Feminist Steps, LUFF, Lausanne 2023. Photo: Caroline Gex.

Nicolas Puig, anthropologue, URMIS, IRD, Beyrouth

Sabra/Chatila : investigation par le sonore

L’enregistrement de terrain (field recording) est la méthode privilégiée permettant de revisiter à nouveau frais des problématiques d’anthropologie urbaine, politique et, plus récemment d’ethnoécologie. Ces recherches systématiquement collaboratives se déroulent au Liban, en Égypte et de façon plus ponctuelle au Sénégal. Elles cherchent à rendre compte de la dimension écologique de la vie urbaine, en se concentrant sur les façons d’habiter l’espace sonore et de produire le sien propre dans un environnement donné. Dans cette présentation, j’insisterai sur les travaux menés dans un espaces historique de la présence palestinienne au Liban, le camp de Chatila (géré par l’UNRWA) et la zone commerciale et résidentielle de Sabra peuplés en majorité de Palestiniens mais insérés dans le maillage administratif et urbain libanais. Ces deux espaces sont à la fois indépendants et connectés, et j’essaierai de montrer la spécificité de chacun à partir de leurs dynamiques acoustiques, en insistant sur les différentes méthodes déployées.

Nicolas Puig est chercheur en anthropologie à l’IRD (Université Paris Cité). Il travaille en Tunisie (terrain non actualisé), en Égypte et au Liban sur la fabrique des environnements urbains et les relations entre musiques, pratiques et perceptions sonores, cultures urbaines et politiques. Il explore depuis quelques années des anthropologies du sonore et du sensible par lesquelles il s’intéresse aux insertions des migrants et réfugiés dans les villes libanaises et développe des enquêtes en écologie humaine (circulations virales au Liban, savoirs écologiques locaux des pêcheurs apnéistes au Sénégal).

Photo: Nicolas Puig, 2019

Marie Baltazar, Anthropologue, Héritages : Culture/s, Patrimoine/s, Création/s (UMR 9022), Paris.

« Allo allo », entendez-vous dans les campagnes ? Pour une approche de la vie sociale par les sons

Ethnographie d’une tradition sonore propre aux villages du Languedoc méridional: les publications. Au quotidien, la vie sociale est sonorisée par des haut-parleurs annonçant aussi bien les décès que les commerçants du marché, le passage du camion pizza, le loto organisé par le comité des fêtes, les chats (et même les trousseaux de clés) perdus…

En tant qu’anthropologue, Marie Baltazar s’intéresse aux approches sensibles et sonores des communautés qu’elle étudie, tant en France qu’au Japon. Elle a travaillé sur les apprentissages de l’orgue et de la musique, avant d’orienter ses recherches sur les processus de patrimonialisation impliquant des artefacts sonores.

Photo: Marie Baltazar, 2021.

11h15-12h15 : Discussion de la Session 4

12h45-13h45 Atelier 1

Les ateliers seront tenus en parallèle dans des lieux différents

Virginie DUBOIS, artiste sonore et chercheuse indépendante, Aix-en-Provence

L’écoute somatique

Atelier 2

Rrrrrose Azerty, compositrice/game designer, résident•e à l’Esaaix, Paris

Atelier de Jeux Musicaux International de Aix En Provence (AJMIAEP)

14h15-16h15: Session 5: Plateau radio

Cédric Parizot, anthropologue, IREMAM (CNRS/Aix Marseille Univ) et Peter Sinclair, artiste et enseignant, laboratoire Locus Sonus Vitae, s’entretiennent avec les intervenants pour approfondirent les points et les questions soulevées au cours de ces deux journées d’études.

Les discussions retransmises en direct à travers une radio web ont été enregistrées et sont accessibles via ce lien [Plateau radio – Ecouter, du corps à l’environnement] sur le site Locus Sonus Vitae.

Comité d’organisation

Cédric Parizot, IREMAM (CNRS/Aix Marseille Université)
Peter Sinclair, Locus Sonus Vitae (Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence)
Pénélope Patrix, Responsable des relations internationales et de la recherche (Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence), chercheure associée au CEComp, U. Lisbonne

Partenariat

Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence
Institut de recherche et d’études sur les mondes arabes et musulmans
Ministère de la Culture et de la Communication
Centre national de la recherche scientifique
Aix Marseille Université

Image principale: Cédric Parizot, Alès, 2021

Recherche, art et participation #2: filmer l’hôpital pendant le COVID

14 mars 2024
16h-19h
Amphithéâtre
Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme
5 rue du Château de l’horloge
13097 Aix en Provence

Projection-débat ”Le souffle court” (2023)

Cette seconde séance du cycle de séminaires du projet REAP propose de réfléchir à la manière de filmer l’hôpital face à la crise du Covid. Comment filmer quand le monde est mis à l’arrêt, quand on ne peut plus se déplacer ? Comment filmer ce qui nous arrive ? Comment filmer dans ces conditions ce qui s’apparente à une politique publique ?
En mars 2020, un collectif bruxellois de réalisatrices et de réalisateurs trouve des solutions pour que les travailleuses et travailleurs hospitaliers partagent avec eux leur engagement, leur combat, leur souffrance. Au fil des mois, la parole évolue. Plus l’usure se fait sentir, plus le film met en lumière les défaillances des politiques publiques passées dans le système de soins, en miroir de notre désarroi.
Discussion en présence d’Olivier Magis, réalisateur, introduite par Francesca Sirna, sociologue, CNRS/CNE, et par Clément Dorival, réalisateur.

Une séance co-organisée dans le cadre des séminaires Images du politique et politiques de l’image en Méditerranée (IPPI Med) (Coord : Ph. Aldrin (Mesopolhis), P. Cesaro (Prism), P. Fournier (Mesopolhis), V. Geisser (Iremam)) et Recherche, art et participation (REAP) (Coord : É. Balteau (Prism), P. Cesaro (Prism) et C. Parizot (Iremam))
Avec l’appui du Comité du film ethnographique au titre du Festival Jean Rouch « hors-les-murs »

Masterclass

Cette projection-débat sera précédée d’une masterclass avec le réalisateur Olivier Magis, animée par Caroline Renard et Pascal Cesaro (enseignants en Cinéma) avec les étudiants du master Cinéma et audiovisuel.

14 mars 2024
9h à 12h
Bâtiment Turbulence, salle de projection, campus Marseille Saint-Charles

Contact : pascal.cesaro [at] univ-amu.fr

Comité d’organisation

Emilie Balteau, sociologue et documentariste, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Pascal Cesaro, enseignant-chercheur en cinéma, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Cédric Parizot, anthropologue, chargé de recherche, IREMAM, CNRS, Aix Marseille Univ

Workshop Streambox Drop

15-17 Février 2024
Lab Gamerz
Patio du bois de l’Aune
Aix-en-Provence

Bricoler, percher et écouter des micros ouverts

Ce workshop de 3 jours sera dédié à la réalisation, le placement et l’écoute d’un « microphone ouvert » temporaire. Il implique des étudiants de Master d’anthropologie d’Aix Marseille Université, de Toulouse Jean Jaurès et des étudiants de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence.

Le workshop comporte trois volets

Photo: Cédric Parizot, 2024

1/ Jour 1 et 2: Assemblage de têtes binaurales autonomes, capable d’envoyer un stream pendant 48h.

Les 5 binômes d’étudiants se sont répartis en 3 groupes:
– un groupe avec Grégoire Lauvin : assemblage des micorphone (cables, soudures des jacks, soudures micros, montage des cables en Y)
Photo: Cédric Parizot, 2024

– un groupe avec Stéphane Cousot pour la configuration et de paramétrage des Streambox (Rasberry pi, cartes son, configuration du compte Locustream, test)
Photo: Cédric Parizot, 2024

– un groupe avec Peter Sinclair pour la fabrication des têtes binaurales à partir de tuyaux PVC, oreilles imprimés en 3D et support en bois découpés au lazer et fabrication de bonnettes anti-vent.
Photos: Cédric Parizot, 2024

2/ Choix de l’emplacement et pose des têtes binaurales dans l’espace urbain

L’après-midi du 16 février, les binômes ont été placer les streambox dans l’espace urbain d’Aix-en-Provence: l’une a été accrochée à un balcon d’un appartement près de la place de la Rotonde, la seconde a été placée dans les fourrés sur un chemin longeant le parc Jourdan, la troisième a été accroché en hauteur sur une grille sous un pont au centre ville.

A 500 m de la Rotonde

Dans les fourrés du parc Jourdan

Sous un pont (Photo: Marie Claire Abdel Kader, 2024)

D’autres emplacements ont été recherchés le matin du 17 février.

Dans un supermarché

Près d’un aérodrome

3/ Écouter, analyser et décrire le flux sonore de son microphone à distance, réfléchir à un mode d’écoute et un mode de notation etc.

Encadrement et partenariat

Les étudiants seront encadrés par Peter Sinclair (artiste et enseignant, Locus Sonus Vitae), Cédric Parizot (anthropologue) et Virginie Dubois (artiste, compositrice et chercheure), Grégoire Lauvin (artiste-chercheur, Lab Gamerz et Locus Sonus) et Stéphane Cousot (Locus Sonus) et François Parra (artiste et enseignant, Locus Sonus Vitae).

Il s’inscrit dans le partenariat entre Locus Sonus Vitae et l’Institut de recherche et d’étude sur les mondes arabes et musulmans dans le cadre du programme la Recherche par l’écoute (programme cadre CNRS/Ministère de la Culture).

Recherche, art et participation, le programme

Introduction

Le programme Recherche, art et participation (REAP) propose de mettre en œuvre au cours des deux années à venir (2024-2025) une série d’expériences à la croisée des sciences humaines et sociales, de l’art et de la science participative pour tester différents modes d’enquête et de diffusion des résultats de la recherche. Il est résolument interdisciplinaire : il réunit des anthropologues, des sociologues, des historiens, des politistes, des cinéastes, ainsi que des plasticiens, des artistes sonores et du spectacle vivant. Collaboratif et participatif, il intègre les citoyens dans les processus de recherche, de production et de circulation du savoir et de la création.

Cette démarche vise trois objectifs :
1) Réévaluer les capacités de nos dispositifs de recherche contemporains à saisir les changements de notre monde ;
2) Explorer d’autres positionnements des chercheurs et des artistes dans la société ;
3) Renouveler les modes de co-production, de partage et de circulation du savoir.

Enquêtes, séminaires et ateliers expérimentaux

Deux enquêtes seront mises en oeuvre sur des terrains distincts de la région Provence Alpes Côte d’Azur, où s’opèrent des grandes transformations de notre monde contemporain. La première enquête, coordonnée par Cédric Parizot, se déploie dans la vallée de la Roya. Elle cherche à saisir, par l’écoute, la création sonore et la cartographie alternative, les circulations et les reconfigurations des limites qui façonnent cette vallée.
La seconde enquête portée par Pascal Cesaro, à Marseille explore, à partir de l’archive audiovisuelle et de sa déconstruction par les personnes concernées, un métier méconnu du travail social : celui des aides aux mères et aux familles à domicile.
Au cœur de ces deux enquêtes l’accent sera mis sur la collaboration étroite avec les citoyens.

Le second axe du programme REAP articule un cycle de séminaires qui expérimente des moyens innovants de production et de présentation de la recherche (performances, installations, projections, etc.) et des ateliers expérimentaux (masterclass et workshops) qui offrent des formes inédites de formation (à la vidéo, au cirque, au théâtre, à la création sonore, etc.). Ces initiations sont à destination des collègues intéressés, et de leurs étudiant/es (Master, Doctorat), avec l’idée de favoriser une synergie entre les initiatives et expériences art-science existantes au sein de l’Institut SoMuM et de l’Université d’Aix Marseille.

Comité d’organisation

Emilie Balteau, sociologue et documentariste, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Pascal Cesaro, enseignant-chercheur en cinéma, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Cédric Parizot, anthropologue, chargé de recherche, IREMAM, CNRS, Aix Marseille Univ

Logo: Hélène Tilman

Recherche art et participation (2024-2025): séminaires et ateliers

Performances, installations, documentaires

Le séminaire du programme REAP (Recherche, art et participation) accueille des formes d’intervention expérimentales (performances, installations, documentaires, plateaux radio, etc.) au croisement de la recherche, de l’art et des pratiques citoyennes.

Les déplacements provoqués par ces expérimentations visent trois objectifs: d’une part, susciter un retour critique sur la capacité des pratiques et dispositifs de recherche contemporains à saisir et à communiquer autour des transformations de notre monde ; d’autre part, explorer de nouvelles façons de faire de la recherche et de la création ; enfin, en inventant et en éprouvant de nouvelles formes de collaboration avec artistes et citoyens, expérimenter d’autres modes de positionnement des chercheurs et des chercheuses en société.

Un cycle d’ateliers sera proposé en écho au séminaire. Il permettra aux participant/es d’expérimenter ou de s’initier à des collaborations entre approches artistique et scientifique, avec des intervenant/es impliqué/es dans le cinéma documentaire, la création sonore et le spectacle vivant. Il s’agira à chaque fois de mettre à profit l’expertise d’un des professionnels impliqués dans les travaux abordés lors du séminaire, pour éprouver la fabrique de la recherche-création à travers l’approfondissement d’un aspect spécifique du travail (le montage, la prise de son, etc.)

S’adressant aux chercheurs/ses et étudiant/es d’Aix-Marseille Université et de l’Institut SoMum, le séminaire et les ateliers du programme REAP entendent participer à fédérer les initiatives de recherche-création locales et à promouvoir l’analyse de ces travaux singuliers, dans une perspective de structuration du champ de la recherche et de la formation.

Programmation

REAP #1 (séminaire) : cirque et anthropologie


– Performance (30′) “Habiter le trouble Habiter le trouble avec un cyborg anthropolojonglique” de Sylvain Pascal et Cédric Parizot
– Soirée de lancement du programme REAP
Jeudi 18 janvier 2024
16h-18h
Salle de convivialité de la MMSH
5, rue du Château de l’Horloge Aix-en-Provence

REAP #2 (séminaire) : cinéma et sciences sociales


Projection du documentaire “Le souffle court”, sur le travail du soin en période de confinement (film collectif, Belgique, 2023)
Jeudi 14 mars 2024
16h-18h
Salle de convivialité de la MMSH
5, rue du Château de l’Horloge Aix-en-Provence

REAP #3 (masterclass) : cinéma documentaire


Masterclass avec Olivier Magis, documentariste, co-réalisateur du « Souffle court » (2023)
Jeudi 14 mars 2024
9h30-12h30
Turbulence – AMU
3, place Victor Hugo 13331 Marseille

REAP #4 (atelier et séminaire) : cinéma et sciences sociales


Filmer la formation au travail domestique et au care
Turbulence – AMU
3, place Victor Hugo 13331 Marseille
14h-15h30 : Atelier autour de la thèse filmique en cours de Guillaume Cuny Le choix des autres autour du Bac Pro ASSP (Accompagnement, soins et services à la personne)
16h-19h30 : Masterclass avec Sung-A Yoon, réalisatrice et artiste franco-coréenne + Projection-débat autour de son film Overseas (2019) sur un centre de formation au travail domestique aux Philippines

REAP #5 (séminaire) : bande dessinée et sciences sociales

Avec Pascal Génot, auteur de Bourdieu. Une enquête algérienne (Steinkis, 2023)
Jeudi 16 mai 2024
MMSH
5, rue du Château de l’Horloge
Aix-en-Provence

(La suite du programme bientôt)

Comité d’organisation

Emilie Balteau, sociologue et documentariste, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Pascal Cesaro, enseignant-chercheur en cinéma, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Cédric Parizot, anthropologue, chargé de recherche, IREMAM, CNRS, Aix Marseille Univ

Image principale: Montage Emilie Balteau, Photos Emilie Balteau et Cédric Parizot

Recherche, art et participation #1

18 janvier 2024
16h-18h
Salle de convivialité
Bâtiment C
Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme
5 rue du Château de l’horloge
13097 Aix en Provence

Habiter le trouble avec un cyborg anthropolojonglique

Ce premier séminaire du projet REAP propose une performance (30’) entre cirque et anthropologie. Sylvain Pascal (jongleur) et Cédric Parizot (anthropologue) s’interrogent sur les modes de communication qui se sont instaurés entre leurs corps en 2021 lors d’un parcours d’une semaine dans le quartier de Rochebelle à Alès pour la 14ème errance du projet PÉRIPLE du collectif Protocole. “Habiter le trouble avec un cyborg anthropolojonglique” est une performance expérimentale qui invite le public à réfléchir avec eux aux intercorporéités complexes mises en oeuvre lors de leur errance mais aussi à éprouver les frontières de leurs disciplines.
[pour plus d’info]

Discussion et présentation autour du projet REAP

Cette performance sera suivie d’une discussion et d’une présentation du projet REAP (Recherche art et participation) en compagnie de Pascal Cesaro , enseignant-chercheur en cinéma, PRISM, Sylvain Pascal, jongleur, collectif Protocole, Cédric Parizot, anthropologue, IREMAM.

– Bord plateau avec Sylvain Pascal et Cédric Parizot
– Présentation du projet Recherche, art et participation par Pascal Cesaro et Emilie Balteau
– Table ronde avec la participation de Chloé Béron, directrice générale du CIAM (Centre international des arts en mouvements),de Sylvie Mazzella, sociologue, directrice de l’institut SoMuM, Cyril Isnart, anthropologue, directeur de la MMSH, de Vincent Geisser, politiste, directeur de l’IREMAM, Olivier Tourny, ethnomusicologue, IDEAS.

Comité d’organisation

Emilie Balteau, sociologue et documentariste, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Pascal Cesaro, enseignant-chercheur en cinéma, PRISM, Aix-Marseille univ, CNRS
Cédric Parizot, anthropologue, chargé de recherche, IREMAM, CNRS, Aix Marseille Univ

Image principale: Collectif Protocole

Recherche création: Tim Shaw « Ambulation »

Mardi 07 novembre 2023 14h-17h
Ecole supérieure d’art d’Aix en Provence
Rue Emile Tavan
13100 Aix en Provence

Performance

« Ambulation » est une marche sonore qui utilise des techniques de captation et d’écoute en direct et sur le terrain pour créer une performance marchée. Improvisée par l’artiste, cette performance sonore induit un autre couplage entre nos systèmes sensoriels et les paysages sonores de la ville. Ce mardi 7 novembre 2023, à Aix-en-Provence, elle invitera les étudiants de l’Ecole supérieure d’art et du département d’anthropologie d’Aix-Marseille Université à remettre en jeu leur rapport aux espaces vibratoires de leur quotidien et à s’interroger sur la place du son au sein de ceux-ci. Ces questions seront ensuite discutées avec l’artiste et les deux encadrants (Peter Sinclair et Cédric Parizot) au sein de l’amphithéâtre de l’Ecole supérieure d’art.

Séminaire

Cette performance et ce séminaire sont organisés dans le cadre du programme « La recherche par l’écoute », coordonné par Locus Sonus-Locus Vitae (Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence) et l’Institut de recherche et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Aix-Marseille Université/CNRS)

– 14h Rendez-vous devant l’entrée de l’école ou dans le hall d’accuiel selon la météo pour organiser les promenades sonores.

– 14h15 – 16h déambulations par groupes de 18 personnes.

– 16h – 17h conférence, discussion à l’amphithéâtre de l’école.

Tim Shaw

L’artiste et chercheur Tim Shaw travaille avec le son, la lumière et les médias de communication pour créer des performances, des installations et des interventions adaptées au site. Sa pratique couvre l’art sonore environnemental, les médias numériques, l’archéologie médiatique, la marche et la création d’installations.
Auparavant, Tim a développé des mécanismes artistiques pour écouter les mondes sonores des insectes, créé des promenades sonores augmentées, conçu des performances pour des appareils à haute tension, diffusé la radio à travers les arbres, écouté la latence du réseau à travers des cloches étirées dans le temps et extrait du matériel musical des roches. Il présente fréquemment son travail lors de festivals, dans les forêts, les grottes, les entrepôts, en montagne, ainsi que dans les musées et galeries d’art du monde entier.
La collaboration est au cœur de son approche et il s’est engagé dans des partenariats interdisciplinaires avec des musicologues médiévaux, des data scientists, des anthropologues, des géologues, des architectes et des astrophysiciens. Il a eu la chance de réaliser des travaux artistiques avec Chris Watson, Phill Niblock, John Bowers, John Richards (Dirty Electronics), Tetsuya Umeda, Jacek Smolicki et Sébastien Piquemal (parmi bien d’autres).

Image principale: Ambulation – Sonic Protest, Paris, France, crédits, Vincent Ducard, 2021

Thèse : Les conditions de la migration des personnes aux prises avec les conflits irakiens (2013-2022)

Une anthropologie du quotidien sans perspectives

Mise en ligne 3 novembre 2023

Le 17 janvier 2023, Juliette Duclos-Valois soutenait à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, sa thèse intitulée Les conditions de la migration des personnes aux prises avec les conflits irakiens (2013-2022). Une anthropologie du quotidien sans perspectives.

Présidé par Michel Naepels, le jury était composé de Hamit Bozarslan (directeur de la thèse), Marc Breviglieri (rapporteur), Cédric Parizot (rapporteur), Leyla Dakhli, Chowra Makaremi et Michel Naepels.

Juliette Duclos y propose une intéressante réflexion sur les conditions dans lesquelles s’opèrent ou non les migrations. Se démarquant radicalement des approches contextuelles et déterministes, elle offre une analyse ethnographique situationnelle et relationnelle des conditions d’émergence qui affectent les choix et les capacités d’agir des personnes avec lesquelles elle a travaillé. Son originalité tient au choix de rendre intelligible les parcours qui mènent soit aux installations prolongées de certains déplacés hors de chez eux, soit au refus de la migration. Compte tenu de son originalité, nous avons a choisi de publier la soutenance présentée par Juliette Duclos Valois, ainsi que le rapport établi par Cédric Parizot, rapporteur et membre du jury.

Extrait de la soutenance

Un mot, pour commencer, sur le sujet de la thèse lui-même. La thèse s’est intéressée aux conditions de la migration des personnes aux prises avec les conflits irakiens. Les enquêtes, dont la relation alimente le contenu de la thèse, se sont déroulées sur une période qui s’étale de l’année 2013 – date à laquelle l’État islamique commence à convertir ses prétentions politiques en expansion territoriale –, à l’année 2022. Il faut ajouter que cette recherche au long cours – et donc la durée dont elle a pu bénéficier –, m’a permis de véritablement prendre la mesure des conséquences de la guerre sur les trajectoires effectives des individus. Je nourris l’espoir – sinon l’ambition – que ce travail contribue à une compréhension renouvelée des mobilités, des déplacements internes de populations, a fortiori des migrations « longue distance » engendrées par la guerre.
S’emparer de la thématique migratoire pour travailler dans un pays comme l’Irak – traversé depuis de trop nombreuses années par des conflits violents –, pouvait assigner le cadre théorique de ma recherche à des paradigmes déterministes de deux natures. D’un côté, si je m’étais attachée à répondre au pourquoi de la migration en suivant ces approches « macro », je serais tombée, me semble-t-il, dans le piège d’une lecture causaliste à « grosse maille » présupposant que les conflits armés sont un facteur prépondérant et déterminant des déplacements de population : « c’est la guerre, les gens fuient » ! D’un autre côté, je me serais sans doute empêtrée – à un niveau « micro » cette fois –, dans les théories de l’action et de la décision, qui présupposent quant à elles que dans des situations troublées les personnes seraient en capacité d’évaluer rationnellement les coûts et les bénéfices associés aux déplacements et à la migration. Ainsi que le révèle la thèse, il est douteux que ces grilles de lecture puissent nous aider à comprendre les logiques de parcours, ni même à les prédire ; ces approches écrasent plutôt les « faits de la migration », et se révèlent en définitive incapables d’expliquer le cheminement des personnes, sinueux le plus souvent ; l’issue des cas de conscience auxquels elles font face ; incapables de pénétrer la raison pour laquelle les occasions postées sur le chemin des individus sont ou non saisies, avec tout ce que la chose suppose en termes d’arrachement. Pour faire droit à de tels cheminements, il faut s’émanciper à mon sens des explications « macro contextuelles », mais aussi des déterminismes présents dans les paradigmes dits de la « décision ». Il ne s’agit plus de simplement considérer un contexte objectif et les contraintes que ce dernier ferait peser d’emblée sur la conduite des individus, mais de partir des conditions que les personnes elles-mêmes peuvent poser – à même leur expérience – pour la constitution d’une trajectoire propre.
C’est ce point de départ qui m’a amenée à déployer ce que j’oserai qualifier « d’anthropologie de l’instant » (par référence aux « instances du quotidien »), ou d’anthropologie processuelle, attentive notamment aux sentiments et aux affects, en lieu et place des explications nomologiques mobilisant tout un ensemble de catégories macro-politiques. Car, s’il est bien une chose que « l’instant », les circonstances, les situations, ou l’occasion n’instancient pas, – mon matériau en témoigne – ce sont bien ces « grosses catégories ». C’est bien pourquoi la recherche a choisi la « perspective du quotidien », « quotidien a priori sans perspective » des personnes aux prises avec les conflits irakiens, pour se concentrer in fine sur la façon dont la question d’un départ pourra ou non se poser comme issue d’une expérience singulière. À l’inverse de nombreux de travaux qui rationalisent a posteriori le fait de la migration – lorsque les « jeux sont faits » pourrait-on dire –, j’ai eu la chance de pouvoir déployer l’enquête dans l’antécédent, avant même que ne s’esquisse une quelconque perspective de départ. L’attention dans la thèse à ce qui sourd de ces expériences multiples et la possibilité de suivre sur un temps long la relation entre configurations antécédentes et faits conséquents m’ont conduit à substituer à l’approche déterministe, toute théorique, un point de vue qu’on pourrait qualifier « d’émergentiste ».
Cette attention est évidemment liée aux relations que j’avais eu l’occasion de nouer lors d’une enquête antérieure à l’engagement dans la thèse, menée entre 2013 et 2014, sur un tout autre sujet, relatif aux difficultés d’irrigation et d’approvisionnement en eau que rencontraient les agriculteurs du Sinjar. J’avais alors suivi, inquiète, mais à distance, les péripéties liées à la fuite de plusieurs de mes interlocuteurs yézidis, soudainement confrontés à l’offensive de l’État islamique sur le district, le 3 août 2014. Avant que cette date ne fasse véritablement événement pour l’ensemble des yézidis, les échanges m’avaient déjà fait ressentir – quoique confusément – le caractère mélangé des sentiments éprouvés par mes interlocuteurs, tout autant que l’opacité de la situation pour chacun. Personne ne savait trop quoi faire ni ce qu’il l’attendait. Ceux qui auraient dû fuir devant le danger semblaient plutôt se perdre en conjecture et dans une attente sans fin. Ce qui n’a pas été sans inquiéter, par surcroit, l’observateur extérieur que j’étais. Ce que je percevais alors tranchait avec les présomptions présentes dans la littérature relative aux phénomènes migratoires et notamment les relations de cause à effet qu’elle établissait avec les situations de conflits. Je voulais donner un prolongement à l’intuition, comprendre les « raisons du sur place ».
Au point de départ de la thèse – dans un curieux parallélisme avec ce que je pourrai observer sur place, en Irak –, il m’a fallu lutter (psychologiquement aussi) contre une première forme d’assignation à résidence. Rappelons que la recherche financée en France est soumise à des contraintes règlementaires liées aux responsabilités qui sont portées à la charge de l’employeur en termes de sécurisation des conditions d’exécution du contrat de travail : l’ouverture des terrains d’enquête, via les ordres de mission, dépend ainsi de l’appréciation que porte l’administration sur l’exposition potentielle du chercheur à tout un ensemble de risques ; d’où un régime d’autorisation de déplacement indexé sur le classement des pays sur une échelle de dangerosité. Les restrictions d’accès procèdent d’une simple conformité à cette norme ; elles sont établies sans participation du chercheur à l’instruction, sans considération expresse du cas particulier que pourrait constituer chaque recherche, sans mention donc des exigences et des conditions qui s’attacheraient à sa réalisation. Comme pour de nombreux chercheurs, ces restrictions menaçaient d’emblée mes accès au terrain et auraient pu peser sur la production du matériau nécessité par le travail de la thèse. Face à ces contraintes, la thèse a notamment dû son salut à une redéfinition de son terrain propre. Le terrain de ma thèse n’était plus uniment identifié aux seules possibilités de déplacements sur les lieux ; il gagnait en extension à travers la valeur que pouvaient désormais prendre les liens, noués dans la durée, avec mes interlocuteurs au gré des allers et retours (je connais la plupart d’entre eux depuis plus de six ans), ou celle que constituait, par ce biais, l’établissement de conversations continuées, via internet. Creuser l’analogie entre l’incertitude liée à mes propres déplacements et l’incertitude – beaucoup plus radicale –, qui frappait les populations irakiennes quant aux nécessités de l’exil, comme quant à la possibilité de pouvoir retrouver un chez-soi, m’a permis de donner un tour plus réflexif à la constitution de mon matériau. L’usage conjoint d’internet, par exemple, s’est révélé suggestif de ce point de vue. Internet n’aurait pu être, en effet, qu’un moyen de « conservation » du lien entre mes interlocuteurs et moi. Mais c’est précisément l’agilité des jeunes irakiens sur le réseau qui m’a « désigné » ce média social comme terrain à part entière. Sans cela, je n’aurais d’ailleurs pas été sensible – ainsi qu’il apparaît au chapitre V. – au fait qu’internet, espace communément qualifié de « virtuel », était devenu un terrain d’expérimentation « réel » pour ces jeunes irakiens. J’ai ainsi pu montrer qu’Internet ne figurait pas seulement un lieu de projection de l’image et de soi, mais pouvait devenir – par effet retour dans le « réel », précisément –, un actant déterminant de la construction des parcours, un véritable plan d’affleurement des stratégies de territorialisation.
Deux des mots clefs qui figurent dans le résumé de la thèse pointent vers les champs dans lesquels sont constitués ses principaux apports : le cours général de l’expérience, d’une part, et les situations du quotidien, d’autre part. L’expérience du sujet forme avec les notions d’environnement, de ressources, de situation, de croyance et d’habitude, le réseau conceptuel à partir duquel il m’a été possible de formaliser l’interprétation de mon matériau. Ce réseau est présent dans la tradition pragmatiste, singulièrement dans l’œuvre de John Dewey, auteur peu mobilisé en anthropologie, avant que n’aient pu poindre ces dernières années – après une longue période de mépris réciproque –, la perspective d’une alliance nouvelle entre philosophie et sciences sociales. Dewey s’est intéressé avec une grande précision à tout ce qui permet aux individus de rétablir une certaine continuité de l’expérience – lorsqu’ils traversent des situations troublées – dans l’actualisation du rapport à leur environnement. En suivant Dewey, je crois avoir réussi à mettre en évidence la façon dont les situations traversées dans le cas d’espèce, et conjointement les habitudes – qui permettent de conférer un sens à ces situations et de régler le rapport de chacun à son environnement –, contrôlaient l’expérience des individus.
Nous avons, aurait dit Gilles Deleuze, exactement la consistance de nos habitudes. Que devient alors l’existence lorsque le désordre de la guerre vient directement les menacer ? À quoi se « raccrocher » lorsque les conditions environnementales dont on pouvait bénéficier sont soudain défaites ? J’ai montré que les individus n’avaient d’autre choix que de se « replier » sur un quotidien. Non pas tant pour se recroqueviller, sous l’effet de la menace, que parce que, plus simplement, les tâches s’accumulent, et qu’il faut pouvoir parer à tout. Mais alors que ce quotidien est donné sans perspective, du fait même de la guerre, on peut voir que les presque rien qu’il offre peuvent être l’occasion de rétablir un lien fonctionnel avec un environnement et de ré-organiser l’expérience des individus. C’est dans ce bloc d’espace-temps, en effet, que se constituent des devenirs, à travers ce que nous avons appelé la « pesée » qui met en jeu et en mouvement l’ensemble des attachements.
Un autre apport de la thèse, évidemment, est de pouvoir expliquer pourquoi, au terme de la « pesée », les gens ne partent pas, en général. L’actrice iranienne Zar Amir Ebrahimi l’a très bien exprimé, pour son propre compte, dans une interview récente : « si les gens pouvaient rester chez eux (dit-elle) jamais ils ne partiraient ». D’ailleurs, des reportages entiers n’ont-ils pas été récemment consacrés à cette « bizarrerie » qui voyait les réfugiés ukrainiens – pourtant accueillis « à bras ouverts » par les états membres l’Union européenne –, retourner chez eux sous les bombes ? En réalité, la migration représente toujours un plan B.
On peut faire observer que cette conclusion remet en cause les interprétations binaires que les institutions en charge de l’évaluation des dossiers d’asile et de l’octroi du statut de réfugié développent à travers la mobilisation de la catégorie de « déplacement forcé ». Tout se passe en effet, comme si, pour pouvoir recevoir la qualification de réfugiés, les personnes devaient impérativement faire la démonstration qu’elles avaient dû fuir dans la plus parfaite improvisation, sans jamais savoir où aller. Tout témoignage contraire, susceptible de conférer une quelconque épaisseur expérientielle à leur trajectoire, les condamneraient, à l’inverse, aux soupçons de la migration économique, et à venir grossir les rangs des déboutés du droit d’asile. De ce fait, les chercheurs qui recueillent les témoignages des migrants sur les chemins de la migration comme au terme de celle-ci sont régulièrement confrontés à des récits anticipant – à force d’apprentissage – la qualification qu’ils sont susceptibles de recevoir de la part des autorités. Leurs travaux ne prennent alors le plus souvent que la mesure d’un artefact lié aux conditions d’accueil, qui masque la nature du processus rendant décidable le fait de la migration.
S’il fallait ajouter un troisième apport de la thèse, il serait plutôt d’ordre méthodologique. Un premier versant, déjà exposé, a trait aux difficultés d’accès au terrain et à l’ordre réflexif qu’elles m’ont imposées. En creusant les parallélismes entre la situation du chercheur et l’enquête menée par ses interlocuteurs en Irak, la démonstration m’a amené à « dé-tropicaliser » la question du terrain et à m’éloigner ce faisant d’une perspective culturaliste. En marquant la différence d’approche avec les paradigmes déterministes des war and migrations studies, j’aurais pu m’affranchir d’une analyse causale et satisfaire dans le même temps aux canons de la discipline en lui opposant la richesse du matériau ethnographique et, pour reprendre la formule de Geertz, la seule épaisseur de mes descriptions (« thick description »). Je n’aurais pas su alors expliquer les différences qui marquent les trajectoires comparées de mes interlocuteurs au Sinjar et à Mossoul. Afin de pouvoir isoler les déterminants concrets des trajectoires, j’ai choisi à l’inverse de maintenir le lien de causalité comme horizon de mes démonstrations à travers l’approche processuelle. Ce parti pris d’ordre méthodologique m’a accessoirement permis de mettre à la bonne distance des récits personnels particulièrement douloureux sans perdre d’empathie, ni rien sacrifier du lien qui continue de m’attacher aux personnes rencontrées tout au long de cette recherche.
Il est resté une « boîte noire » dans la reconstitution des « constructions bricolantes » ayant permis à mes interlocuteurs de tenir dans les épreuves qu’ils ont traversées. Je m’en explique dans la thèse. Il s’agit de la perspective des femmes et de leur rôle dans le réglage des situations domestiques. On pourrait dire, ce qui est vrai, qu’elles avaient apparemment peu voix au chapitre concernant les décisions engageant la famille. En réalité, je vois bien qu’il leur appartenait de donner à ces décisions une traduction concrète et fonctionnelle dans la vie de tous les jours. Une perspective de recherche, pour moi désormais, serait d’ouvrir cette « boîte noire ». Mais il me faudrait alors sérieusement apprendre l’arabe. On ne dira pas qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, mais qu’il pourrait être utile d’utiliser ce moyen pour approfondir la question. À l’inverse, l’absence de maîtrise de la langue m’a permis de faire de la traduction un point de vigilance permanent dans la recherche. Je ne sache pas d’ailleurs que la maitrise de la langue change quoi que ce soit à cette vigilance interprétative. Et il n’est peut-être pas mauvais que j’aie pu faire les choses dans cet ordre pour alimenter ma compréhension du terrain d’une incompréhension première.

Parmi les perspectives ouvertes par la thèse – qui donnent un prolongement positif à la critique qu’elle adresse aux théories de l’action –, j’aimerais insister pour finir sur une question abordée dans sa conclusion, qui a émergé dans le cours de la rédaction et qui concerne l’approche du sujet dans la construction des cas. Alors que mon attention était d’emblée dirigée vers les individus, je leur ai conféré dans la thèse une agentivité « plus faible que prévu » ; moins logée dans la volonté, l’intentionnalité, les plans que chacun échafaude, qu’articulée aux circonstances, aux habitudes, à une multiplicité d’agencements.
Quel prolongement donner à cette perspective ? Il faudrait pouvoir creuser l’intuition – toute Deleuzienne – que les conditions dans lesquelles les mécanismes d’individuation peuvent se produire et constituer des personnes ou des moi concernent, en premier lieu, des multiplicités de relations qui ne se rapportent à aucun sujet comme unité préalable. C’est ce que la thèse me semble pouvoir illustrer.

Juliette Duclos Valois, 17 janvier 2023

Émilien Urbano, Oil wells, War of a forgotten nation, Qayarrah, Iraq, 2016

Extrait du rapport de soutenance de Cédric Parizot

Cette thèse se divise en cinq chapitres. Le premier, méthodologique, revient sur les difficultés d’accès au terrain et les conditions dans lesquelles s’est effectuée la recherche ; l’analyse est brillante et d’une grande portée épistémologique. Les chapitres 2, 3 et 4, tout aussi passionnants, s’inscrivent dans une démarche chronologique pour restituer les grands mouvements de populations exposées aux conflits qui ont marqué la région depuis 2013. Le chapitre 2 relate les épreuves des populations du Sinjar et de Mossoul lors de la prise de la région par l’Etat islamique. Il interroge les parcours des personnes qui ont choisi de se mettre à l’abri ou, au contraire, de rester sur place. Le chapitre 3 se focalise sur les deux premiers mois de déplacement des populations. Il interroge comment les populations déplacées se sont débrouillées pour s’installer ailleurs, trouver des soutiens et comment la question de la migration à l’étranger a pu une nouvelle fois se poser. Le quatrième chapitre analyse la vie quotidienne en déplacement, la manière dont les personnes ont reconstruit un milieu de vie dans des environnements parfois hostiles. En abordant la question de la vie dans les camps ou dans d’autres situations, l’auteure s’interroge sur la manière dont ces expériences peuvent alimenter le questionnement en faveur d’un départ, d’un retour ou d’une installation durable dans le Kurdistan irakien. Le dernier bouleverse partiellement cette chronologie pour s’interroger sur le résultat de ces expériences et de la manière dont des éléments ultérieures ou antérieures ont pu les transformer et affecter leur devenir.
Ce travail se démarque des approches contextuelles et déterministes, pour proposer une analyse ethnographique situationnelle et relationnelle des conditions d’émergence qui affectent les choix et les capacités d’agir des personnes avec lesquelles elle a travaillé. Son originalité tient au choix de rendre intelligible les parcours qui mènent soit aux installations prolongées de certains déplacés hors de chez eux, soit au refus de la migration.
L’analyse s’appuie sur un matériau ethnographique extrêmement riche récolté dans les régions de Mossoul, Sinjar et dans le gouvernorat de Duhok, au cours d’une série d’enquêtes sur place, ainsi que d’entretiens et de recherches dans les espaces numériques pendant la période de préparation du doctorat (2016-2022). En y ajoutant les informations qu’elle avait collectées au cours d’enquêtes menées pendant ses études de Master (2013-2016), Juliette Duclos-Valois propose une anthropologie processuelle sur une période de 8 ans. Le format de la thèse, le style et l’élégance du récit plongent littéralement le lecteur dans la vie de plusieurs familles irakiennes et de leur entourage pendant ces éprouvantes années. Le récit est captivant et poignant. Pourtant l’auteure ne tombe jamais une seule fois dans le pathos ou dans le sensationnel. Elle s’attache simplement à rendre compte avec pudeur, respect et une grande qualité stylistique du quotidien de la guerre, de la fuite, du déplacement et du retour, en restituant avec justesse les paroles des personnes qui ont vécu ces bouleversements et ont tenté, chacun avec leurs moyens, et les expériences singulières, de composer. C’est certainement pour cette raison que la guerre et que ses atrocités soient si peu évoquées dans leurs discours. Cette absence – surprenante pour quelqu’un qui n’a pas été directement impliqué dans une situation de guerre, marque en réalité la sourde omniprésence du conflit et la difficulté d’en parler. Cette tendance qu’ont les personnes à évacuer la guerre dans les discussions avec l’anthropologue ou celles du quotidien, lui rappelle l’attitude de certains Israéliens et des Palestiniens pendant la seconde Intifada, et ce qu’il a lui-même vécu sur son propre terrain en Israël Palestine. Le fait de ne pas mentionner constamment le conflit, ou des situations d’une grande violence, dans le quotidien est une manière de se protéger et de restaurer un semblant de normalité dans une situation fondamentalement anormale et bouleversante.
L’analyse reste omniprésente, mais est parfaitement articulée aux descriptions et aux récits de vie. Elle permet ainsi de bien situer la singularité et la spécificité de l’approche de la doctorante dans le champ d’étude des migrations, ainsi que les questions qu’elle ouvre.
Le format singulier de cette thèse n’offre pas seulement un manuscrit passionnant à lire, mais rend également compte de la qualité de l’ethnographie et des rapports humains que l’auteure a développée avec ses hôtes et ses interlocuteurs, au cours de ces huit dernières années, et ceci en dépit des nombreux obstacles auxquels elle a été confrontée. C’est tout d’abord le contexte de la guerre qui a rendu les lieux de sa recherche particulièrement dangereux. Cependant, Juliette Duclos-Valois a habilement composé avec ces difficultés. Grâce à sa prudence et son savoir être, son attention et aux relations qu’elle a développées avec différents réseaux d’acteurs sur le terrain (journaliste, ONG, autorités locales, etc.), elle a su mettre en place un dispositif d’enquête efficace et tout à fait respectueux de ses hôtes. Dans le premier chapitre de la thèse, elle offre d’ailleurs une analyse tout à fait intéressante de ce dispositif, de certaines de ses tactiques de passing. De même, sans le dire explicitement, elle prend tout à fait la mesure et décrit les formes d’intercorporéités (Jean Paul Thibaud) qui ont émergé entre elle, les traducteurs auxquels elle eut recours, ou encore les journalistes qui l’ont accompagnée, et la manière dont celles-ci ont construit et orienté son dispositif de recherche.
Toujours dans le chapitre 1, Juliette Duclos-Valois décrit avec beaucoup de justesse la dérive managériale de la recherche française et tout ce qui l’accompagne, c’est-à-dire une judiciarisation et une bureaucratisation des missions sur le terrain par un ensemble d’institutions qui font de plus en plus obstacle à toute forme d’enquête ethnographique immersive. Cette analyse, n’est cependant jamais à charge. Elle est ethnographique. Elle évalue ainsi avec précision, pertinence et justesse comment les procédures d’organisation des missions et des différents acteurs qui « accompagnent », pour ne pas dire « guident » l’anthropologue, dans le choix de son « terrain », interviennent activement dans l’organisation des modalités, des temporalités, ainsi que dans la construction de l’objet d’étude ou la formalisation des questionnements de la chercheuse. L’auteure montre ainsi comment le désir impérieux et les mécanismes des institutions de se décharger de toute responsabilité juridique au cas où il arriverait malheur à l’anthropologue ne viennent pas seulement faire obstacle à ses enquêtes, mais doivent être dorénavant pris en compte pour comprendre le fonctionnement de plus en plus complexes de nos dispositifs de recherche et de l’augmentation du nombre d’actants humains et non-humains qui y participent, au sein et hors du « terrain ». Ce témoignage et cette analyse ont une grande valeur. Les chercheuses et les chercheurs qui on a fait du terrain dans les années 1990, ou avant cette période prendront la mesure de l’écart de leurs conditions de travail avec celle de leurs étudiantes et étudiants actuels.
En outre, à travers cette réflexion sur les conditions de préparation de ses missions, mais aussi en articulant des séjours sur place, des entretiens à travers les réseaux sociaux, ainsi que l’analyse du contenu et des formats des traces numériques des personnes avec qui elle a travaillé, Juliette Duclos-Valois propose une réflexion intéressante sur les redéploiements spatio-temporels de nos terrains de recherche, ainsi que celles des corporéités de l’enquêteur et des enquêtés. A travers ses navigations dans ces espaces complexes, l’auteure est très attentive aux formats et à la dynamique des relations qu’elle développe dans le cadre de ses rencontres dans le monde analogique (en Irak), mais aussi aux conditions dans lesquelles s’effectuent celles qu’elles déploient dans les espaces numériques et les enjeux politiques et sociaux des traces qu’elle ou ses enquêtés y laissent.
Elle montre d’ailleurs combien les redéploiements de nos espaces de vie en cette période post-numérique redistribue et (re)formate différemment ce que Louise Merzeau qualifie de présence informationnelle. Entre ces espaces analogiques et numériques en conflits, surveillés, contrôlés et investigués par un ensemble d’acteurs (services de renseignements, entreprises commerciales, ONG, chercheurs, journalistes, etc.), les irakiens suivis par la doctorante développent constamment des stratégies de passing, qu’il s’agisse de franchir un checkpoint, d’obtenir un droit de passage à la frontière ou de se constituer un profil Facebook qui permettra d’ouvrir des portes, des réseaux ou des lignes de fuite décisives à leur survie. Juliette Duclos-Valois ne procède donc pas simplement à une « ethnographie augmentée » (p. 316) comme elle l’affirme, qui lui permettrait de compenser les interdictions bureaucratiques et le danger du terrain pour mener une enquête « à distance ». Non. Elle déploiement davantage une ethnographie post-numérique tout à fait en phase avec les mutations de notre monde. C’est souvent dans les camps de déplacés et de réfugiés que les entreprises high-tech européennes ou nord-américaines ou encore chinoises testent et expérimentent des systèmes de paiement, d’identification, de surveillance et de constitution de bases de données avant de les redéployer dans les pays les plus privilégiés. Ce sont d’ailleurs les interlocuteurs de Juliette Duclos-Valois qui lui ont incité à développer une réflexion autour des enjeux que recouvrent la constitution de profil numériques selon de formats qui répondent à la fois au type de réseau social (Facebook, Instagram, etc.), aux conditions de surveillance, mais aussi à attirer des acteurs avec lesquels on espère entrer en contact.
A cette réflexion sur les redéploiements de nos corporéités et de nos espaces de vie en période de conflit et post-numérique, Juliette Duclos-Valois ajoute une intéressante déconstruction des approches personnalisant ou individualisant le projet migratoire et le réduisant en termes de débat, de choix et de calcul. Dans les chapitres 2, 3, 4 et 5, elle montre tout d’abord avec soin combien l’habitude qui construit la croyance, barre souvent le chemin à l’expérience du danger et de la menace et comment elle peut affecter les décisions de rester, de partir, de s’installer temporairement ailleurs, ou de revenir. Elle montre ensuite que même lorsque les expériences désamorcent les croyances construites dans l’habitude du quotidien, elles émergent à travers des processus relationnels complexes. Elle montre ainsi comment perception et action se construisent à travers des dispositifs cognitifs et sensoriels profondément affectés par les mécaniques relationnelles que façonnent les rapports d’autorité, de pouvoir et d’alliances au sein du village, du quartier, et bien sûr au sein de la famille élargie entre génération, entre les genres. Juliette Duclos-Valois met non seulement en place une anthropologie relationnelle (Desmond), mais aussi, une anthropologie qui s’inscrit dans le prolongement la théorie de l’énaction (Varela, Thompson et Rosch). Elle ne situe ni l’action ni l’expérience dans la corporéité de la personne réduite aux limites de son corps biologique, mais dans une corporéité élargie qui articule les systèmes moteurs et sensoriels de celle-ci et certains éléments humains et non-humains de son environnement.
Lorsqu’une expérience se produit, c’est-à-dire, lorsque les modes opératoires et les croyances habituelles montrent leurs limites, les processus d’évaluation ou de « pesée » qui conditionnent les réactions à adopter et les décisions à prendre dépassent donc l’individu pour s’inscrire dans une corporéité, des mécaniques relationnelles, des spatialités et des temporalités plus larges. Ces pesées sont ainsi envisagées par Juliette Duclos-Valois dans le cadre des multiples attachements qu’ont développés les interlocuteurs de l’auteure avec leurs familles, leurs voisins, lieu de vie, leurs professions et leurs projets. La manière dont elle décrit comment ces attachements tiennent ces personnes souligne avec pertinence la gravité des relations dans lesquels chacun d’entre nous est pris. Les personnes agissent autant qu’elles sont agies par leur prise avec leur environnement. Enfin, ces pesées sont étudiées en fonction des moyens distincts dont disposent les différents groupes enquêtés en fonction de leur appartenance confessionnelle, ethnique, de leur capital économique, politique et social, des réseaux de relations sur lesquels ils peuvent se projeter, de l’état des infrastructures de communication, et enfin des contingences de leurs vie. Dans ce cadre, si l’agentivité des personnes étudiées par Juliette Duclos-Valois est bien prise en compte dans toute ses singularités, elle est envisagée comme un « point de vue » ou plutôt comme une « expression » de dispositifs qui excèdent ces mêmes individus, mais qui les constitue et qu’ils contribuent à (re)configurer à leur échelle. Elle articule ainsi la lecture que Gilles Deleuze propose de Leibniz propose dans Le pli, Leibniz et le baroque à son propre terrain. C’est d’ailleurs une des qualités remarquables de cette thèse, celle d’enrichir une analyse ethnographique tout à fait stimulante en s’appuyant habillement sur certain nombre de lectures philosophiques.
Ainsi, bien qu’elle soit centrée autour d’un nombre restreint d’histoires singulières, cette thèse ouvre sur la complexité de huit années de conflits et d’alliances entre les multiples factions armées, ainsi que sur les multiples sens des trajectoires des déplacements de centaines de milliers d’Irakiens dans cette région et leurs devenirs potentiels. Comme elle dit à juste titre : « L’accès à la généralité dépend […] davantage de cette capacité de symbolisation dans l’agencement des cas que de la soumission à une contrainte de représentativité pour les trajectoires individuelles » (p. 389).
Ceci nous amène à l’un des autres points fort de cette thèse : celui de prendre en compte la multiplicité du sujet. Ce dernier n’est pas simplement l’expression et l’actant de dispositifs qui l’excédent, mais il est aussi l’articulation de multiples trajectoires, certaines minoritaires, d’autres majoritaires, l’équilibre et les rapports de force entre elles dépendant des contingences de la vie et de la navigation entre les différents modes d’existence à travers lesquels évoluent les personnes. Il est un cas. C’est ce qui permet d’ailleurs à l’approche de Juliette Duclos-Valois de se démarquer d’une ethnographie rétrospective de parcours déjà établis et déjà achevé pour s’inscrire dans une anthropologie des phénomènes émergents. Au cinquième chapitre, en revenant quelques années auparavant, et en inversant le déroulé chronologique des trajectoires de ses interlocuteurs, l’auteure marque une fois pour toute sa distance avec une approche linéaire, séquentielle et proportionnelle de la causalité de trajectoires qui constitueraient des personnes dans leur totalité. Dans la lignée de Bergson, mais aussi d’Ingold, elle appréhende les sujets comme des émergences de trajectoires enchevêtrées, certaines linéaires, d’autres circulaires, certaines continues, d’autres discontinues. Elle montre ainsi que rien est acquis, mais que tout peut toujours advenir. A la manière d’Isabelle Stengers, ce qui l’intéresse n’est pas d’expliquer de manière logique simplifié les mésaventures qui sont arrivées aux victimes, mais davantage les processus dans lesquels ils sont impliqués et qui sont en mesure du produire du devenir. C’est de cette manière qu’il est possible de leur rendre toute leur humanité et leur agentivité. La dernière phrase de la conclusion rend d’ailleurs cette agentivité avec toute sa puissance: « Rien n’est plus actif qu’une ligne de fuite ! »

Cédric Parizot, 17 janvier 2023

Photo principale: Émilien Urbano, Smoker, Qayarrah, Iraq, 2016.

antiAtlas Journal #6 : Lauren Lee McCarthy, You Can Say

La revue antiAtlas Journal invite pour son n°6 « Hétérographies » l’artiste Lauren Lee McCarthy, qui s’intéresse aux enjeux des relations sociales dans un contexte de surveillance, d’automatisation et de vie algorithmique, avec l’article You Can Say :

« Un logiciel est un ensemble d’instructions, un code ou un script. J’applique alors une logique similaire aux interactions sociales, en me comportant moi-même comme une interface pour les autres. Mais il y a toujours une part d’humanité dans un protocole social, alors qu’une machine exige une série précise d’instructions, faute de quoi elle échoue. Ainsi, au mesure que la technologie se rapproche de nous, les scripts commencent à se confondre. »

antiatlas-journal.net/06-lauren-lee-mccarthy-you-can-say (english)

La revue antiAtlas Journal est dédiée aux enjeux et aux formes contemporaines des frontières. Son n°6, Hétérographies, s’intéresse aux manières dont les humains s’écrivent eux-mêmes et écrivent « leurs autres ». Il s’origine dans une réflexion menée au sein de l’Institut d’ethnologie méditerranéenne européenne et comparative d’Aix-en-Provence (IDEMEC), à partir d’une relecture croisée des travaux de Michel de Certeau sur l’écriture et de ceux d’André Leroi-Gourhan sur le style. Il réunira des articles de Crys Aslanian & Ludmilia Postel, Claire Lapique & Ana Maria Lozano Rivera, Lauren Lee McCarthy, Manoël Pénicaud et Patrick Suter, qui seront publiés individuellement entre juin et septembre 2023. Coordination du numéro : Eléonore Armanet, Thierry Fournier, Cédric Parizot et Manoël Pénicaud.
Design de la revue et ds articles : Thierry Fournier.

Lauren Lee McCarthy

Lauren Lee McCarthy crée des pièces qui humanisent ou incarnent les rôles que jouent les appareils intelligents ou les technologies, pour questionner la manière dont elles infléchissent les relations sociales. Elle met en jeu un large spectre de médias comme les installations, la performance, l’intelligence artificielle et les œuvres interactives. En 2017, avec l’œuvre LAUREN, elle a invité des participant·es à installer un système d’assistance personnelle virtuelle à leur domicile, similaire à sur Amazon Alexa – la différence essentielle étant que le dispositif était animé 24/7 par l’artiste elle-même. Elle a ensuite renversé les rôles avec son projet SOMEONE, où des participant·es avaient accès et contrôle 24/7 au domicile de l’artiste. SOMEONE a reçu le Golden Nica d’Ars Electronica et le Japan Media Arts Social Impact Award, et LAUREN a reçu le prix DocLab de l’IDFA pour la non-fiction immersive.

Ses œuvres ont été exposées dans le monde entier, notamment au Barbican Centre, au Fotomuseum Winterthur, à la Haus der elektronischen Künste, au SIGGRAPH, au Onassis Cultural Center, à l’IDFA DocLab, à la Science Gallery Dublin, au Seoul Museum of Art et au Japan Media Arts Festival. Elle a bénéficié de bourses et de résidences de Creative Capital, United States Artists, LACMA, Sundance New Frontier, Eyebeam, Pioneer Works, Autodesk et Ars Electronica. Elle est également la créatrice de p5.js, une plateforme d’art et d’éducation open-source qui donne la priorité à l’accès et à la diversité dans l’apprentissage du code, et qui compte plus de 10 millions d’utilisateurs. Elle a développé ce travail dans son rôle de 2015 à 21 au sein du conseil d’administration de la Processing Foundation, dont la mission est de servir ceux qui n’ont historiquement pas eu accès aux domaines de la technologie, du code et de l’art dans l’apprentissage des logiciels et de l’alphabétisation visuelle. Lauren est professeur à l’UCLA Design Media Arts. Elle est titulaire d’une maîtrise en beaux-arts de l’UCLA, d’une licence en informatique et d’une licence en art et design du MIT.

Mots-clés : art, scripts, protocoles, code, communication, voix, rupture, présence

antiAtlas Journal

Directeur de la publication : Jean Cristofol
Directeur de rédaction : Cédric Parizot
Directeur artistique : Thierry Fournier
Comité de rédaction : Jean Cristofol, Thierry Fournier, Anna Guilló, Cédric Parizot, Manoël Penicaud
Production : IREMAM, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (UMR7310, Aix Marseille Université/CNRS), Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec)

Revue numérique annuelle, bilingue et gratuite, antiAtlas Journal est dédiée à la recherche sur les enjeux et les formes des frontières contemporaines. La revue prolonge les réflexions et les expérimentations menées par le groupe de recherche antiAtlas des frontières : colloques, publications, conférences, expositions… Reposant sur une collaboration entre chercheurs et artistes, elle expérimente de nouvelles pratiques d’édition et de modélisation de la recherche. Elle est consultable sur le web (desktop, tablettes et mobiles) et en PDF.

Conçue et dirigée par Thierry Fournier, la conception éditoriale et le design de la revue s’emparent des potentialités d’une publication numérique pour étendre l’expérience de lecture de textes de recherche. Son design en « articles-paysages » renouvelle radicalement l’approche des textes de recherche. En ouvrant des voisinages et de circulations multiples entre textes et images, il autorise des parcours transversaux et des échelles variables de perception, qu’une organisation linéaire ne permettrait pas – bien qu’elle soit toujours disponible dans la version PDF. Certaines très grandes images débordent largement des écrans : la circulation exclusive dans une image devient un des récits proposés, au même titre que la circulation dans un texte.

antiAtlas Journal #6 : Patrick Suter, Hétérographies et polyphonies littéraires

La revue antiAtlas Journal invite pour son n°6 Hétérographies l’écrivain, critique et traducteur suisse Patrick Suter, professeur extraordinaire de littératures de langue française contemporaines à l’Université de Berne, avec l’article Hétérographies et polyphonies littéraires :

« En mettant en relation deux œuvres monumentales (Le Parthénon des livres de Marta Minujín et Le Génie du lieu de Michel Butor), et tout en opérant un tournant qui mène de l’art contemporain aux littératures de langue française, cet article étudie les procédures d’exclusion dans l’espace politique ainsi que les moyens de rapprocher des voix appartenant à des espaces culturels ou sociaux différents.»

antiatlas-journal.net/06-patrick-suter-heterographies-et-polyphonies-litteraires

antiAtlas Journal est dédiée aux enjeux et aux formes contemporaines des frontières. Son n°6 Hétérographies s’intéresse aux manières dont les humains s’écrivent eux-mêmes et écrivent « leurs autres ». Il s’origine dans une réflexion menée au sein de l’Institut d’ethnologie méditerranéenne européenne et comparative d’Aix-en-Provence (IDEMEC), à partir d’une relecture croisée des travaux de Michel de Certeau sur l’écriture et de ceux d’André Leroi-Gourhan sur le style.

Il réunit des articles de : Crys Aslanian & Ludmilia Postel, Claire Lapique & Ana Maria Lozano Rivera, Lauren Lee McCarthy, Manoël Pénicaud et Patrick Suter, qui seront publiés individuellement entre juin et septembre 2023.

La coordination du numéro est assurée par Eléonore Armanet, Thierry Fournier, Cédric Parizot et Manoël Pénicaud. Le design de la revue et de chaque article est conçu par Thierry Fournier.

Patrick Suter

Patrick Suter est professeur de littératures de langue française contemporaines à l’Université de Berne (théorie et histoire de la culture). Il a interrogé les relations entre presse et littérature de Mallarmé à Rolin (Le journal et les Lettres, MētisPresses, 2 volumes). Ses champs de recherche embrassent les avant-gardes, la dramaturgie, la poésie, l’interculturalité et l’étude des frontières en littérature. Sur le plan littéraire, il a publié Le Contre-geste (La Dogana, 1999), Faille (MētisPresses, 2005), et Frontières (Passage d’encres, 2014). En tant que traducteur, il s’est consacré à la poétesse allemande Annette von Droste-Hülshoff (Tableaux de la lande et autres poèmes, La Dogana, 2014). Il a codirigé des publications collectives sur Pinget (Robert Pinget. Inédits, Revue des Sciences Humaines, 317, 2015), sur l’interculturalité (Regards sur l’interculturalité, MētisPresses, 2016), sur Goldschmidt (Georges-Arthur Goldschmidt – Überqueren, überleben, übersetzen, Wallstein,2018), sur Butor (Michel Butor et la radio, Komodo 21, 15, 2021 ; Cahier Butor 2 : Michel Butor et les peintres, 2022) et sur la poétique des frontières : Poétique des frontières. Une approche transversale des littératures de langue française, MētisPresses, 2021).

Ouvrages parus sur les frontières :

– Patrick Suter, Frontières, Guern, Passages d’encres, Trace(s), 2014.

« Elles sont l’impensé de la mondialisation. Plus actuelles que jamais. Elles n’ont jamais disparu, ne disparaîtront pas, ne peuvent disparaître. Elles ont produit, produisent, produiront des effets considérables. Elles déterminent l’organisation du monde. Frontières géographiques. Politiques. Culturelles. Sociales. Urbaines. Écologiques…
Patrick Suter a voulu les saisir de façon synthétique. Dans leur diversité. Par-delà les représentations partielles et subjectives qui abondent. Il fallait les faire éprouver au public. Inventer un appareil nouveau. Prendre en compte l’espace de façon inédite. Tresser une écriture polyphonique.
Les frontières devaient s’affronter. L’espace se fendre, se tendre. Le livre est comme un chœur, dissonant, divergent. Comme un labyrinthe moderne, offert à la méditation. Il insiste obstinément. Telle une prière – telles les frontières. À chacune d’elles, le lecteur peut être arrêté. Saisi de crainte. »

– Patrick Suter & Corinne Fournier Kiss (dir), Poétique des frontières. Une approche transversale des littératures de langue française (XXe-XXIe siècles), , Genève, MētisPresses, « Voltiges », 2021
ISBN : 978-2-940563-94-4 ; DOI: 10.37866/0563-94-4

Participant à l’organisation et à la mise en forme du monde, les frontières apparaissent également comme des lignes de forces dans de nombreuses œuvres littéraires. Périphériques ou centrales, statiques ou dynamiques, explicites ou implicites, pleines ou creuses, précaires ou tenaces, elles signalent des points de rupture ou des zones d’attraction dans les textes. Donnant lieu aux expériences les plus variées, elles engagent des formes et des esthétiques très différenciées.
À partir de cet objet commun, et en convoquant les débats récents sur la littérature mondiale, cet ouvrage invite à un voyage à travers les littératures de langue française. Il rejoint ainsi les préoccupations de la recherche contemporaine visant à décloisonner les différentes histoires littéraires nationales.

Mots-clés : Marta Minujín, Michel Butor, littératures de langue française, polyphonie, frontières.

antiAtlas Journal

Directeur de la publication : Jean Cristofol
Directeur de rédaction : Cédric Parizot
Directeur artistique et design des articles : Thierry Fournier
Comité de rédaction : Jean Cristofol, Thierry Fournier, Anna Guilló, Cédric Parizot, Manoël Penicaud

www.antiatlas-journal.net
contact@antiatlas-journal.net

Revue numérique annuelle, bilingue et gratuite, antiAtlas Journal est dédiée à la recherche sur les enjeux et les formes des frontières contemporaines. La revue prolonge les réflexions et les expérimentations menées par le groupe de recherche antiAtlas des frontières : colloques, publications, conférences, expositions… Reposant sur une collaboration entre chercheurs et artistes, elle expérimente de nouvelles pratiques d’édition et de modélisation de la recherche. Elle est consultable sur le web (desktop, tablettes et mobiles) et en PDF.

Conçue et dirigée par Thierry Fournier, la conception éditoriale et le design de la revue s’emparent des potentialités d’une publication numérique pour étendre l’expérience de lecture de textes de recherche. Son design en « articles-paysages » renouvelle radicalement l’approche des textes de recherche. En ouvrant des voisinages et de circulations multiples entre textes et images, il autorise des parcours transversaux et des échelles variables de perception, qu’une organisation linéaire ne permettrait pas – bien qu’elle soit toujours disponible dans la version PDF. Certaines très grandes images débordent largement des écrans : la circulation exclusive dans une image devient un des récits proposés, au même titre que la circulation dans un texte.

Production : IREMAM, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (UMR7310, Aix Marseille Université/CNRS), Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec)

Journées d’étude : MUCEM, « Warburg migrations : savoirs, images, personnes »

Journées d’étude, 30 et 31 mai 2023
MUCEM, Fort Saint-Jean – MucemLab
Entrée libre sur inscription à mucemlab@mucem.org
Mardi 30 mai 14h-18h30 et mercredi 31 mai 9h30-18h30

Avec : Lara Bonneau, Giovanni Careri, Emanuele Coccia, Philippe Despoix, Anna Dezeuze, Georges Didi-Huberman, Aude Fanlo, Camille Faucourt, Nicolas Feodoroff, Thierry Fournier, Sabine Guermouche, Anna Guilló, Axel Heil, Chourouk Hriech, Sarah Mekdjian, Robert Ohrt, Hélia Paukner, Mathieu Pernot, Simon Séguier-Faucher, Bill Sherman, Matteo Vallorani, Francesco Zucconi.

L’Atlas Mnémosyne est peut-être l’un des legs les plus puissants de l’anthropologue des images Aby Warburg (1866-1929), dont l’œuvre sera au cœur de ces journées d’étude. Avec plasticiens, théoriciens et conservateurs, il s’agira de réfléchir aux dimensions subjectives ou mémorielles que charrient les notions de migration ou d’exil (des personnes, des objets, de la culture), mais aussi d’envisager les enjeux méthodologiques et théoriques que ces usages soulèvent, ainsi que l’actualité de la forme atlas dans la création contemporaine.

Thierry Fournier et Anna Guilló présentent la revue antiAtlas-Journal et son projet.

Partenaires : Cehta-CRAL, EHESS-CNRS, MucemLab, INSEAMM, LESA, Aix-Marseille Université. Goethe Institut

Télécharger le programme complet des journées d’étude

Colloque – No(s)Limites : Capter, penser, (re)transmettre les espaces et leurs frontières

13,14, 15 Décembre 2021
Ecole supérieure d’Art d’Aix-en-Provence
Rue Emile Tavan
13100 Aix-en-Provence

Rejoindre l’événement sur Zoom
ID de réunion : 919 7165 1990
Code secret : 695493

Journées Thématiques

Organisées par Anna Guilló, Cédric Parizot et Peter Sinclair avec le partenariat de l’Ecole Supérieure d’Art Félix Ciccolini d’Aix-en-Provence, de l’Institut de Recherche et d’Etudes sur les Mondes Arabes et Musulmans (Aix Marseille Université/CNRS), du Laboratoire d’études en sciences des arts (LESA, Aix-Marseille Université) avec le soutien de la Fondation Amidex.

Ces journées sont ouvertes au public sur inscription et dans la limite des places disponibles. Envoyer un mail à: cedric [.] parizot [at] gmail [.] com

Étalées sur trois jours, ces journées thématiques réuniront des chercheurs, des enseignants et des artistes pour s’interroger sur la manière dont les différents dispositifs de perception et de captation (médias) organisent notre manière d’être au monde. L’accent sera porté sur la question des limites et des espaces de nos sociétés contemporaines. Ces échanges permettront d’aborder les articulations étroites entre les processus de perception, de production, les technologies et les dynamiques politiques, économiques et culturelles qui traversent nos sociétés.

Au cours de ces trois jours, les participants évoqueront les collaborations qui se sont établies entre l’ESAAix et les laboratoires de la Maison méditerranéenne des sciences, ainsi que la convergence récente entre Locus Sonus et l’antiAtlas des frontières. De même, elles invitent d’autres artistes et d’autres chercheurs dont les pratiques expérimentales visent à prendre connaissance du monde à travers des démarches qui se démarquent également des pratiques académiques conventionnelles.

Ces journées thématiques s’inscrivent dans le programme “La recherche par l’écoute: expérimentations artistiques et dispositifs critiques” mis en oeuvre par Locus Sonus Locus Vitae LSLV (ESAAix), l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Aix Marseille Université/CNRS) soutenu par l’accord cadre entre le ministère de la Culture et le CNRS, et le Laboratoire d’études sur les arts (LESA, Aix Marseille Université/CNRS). Cet événement est également soutenu par la Fondation Amidex.

Lundi 13 décembre 2021

9h00 Introduction

Anna Guilló – LESA ; Cédric Parizot, anthropologue, IREMAM (Aix Marseille Université/CNRS) ; Peter Sinclair, artiste enseignant, Locus Sonus (École supérieure d’art d’Aix-en-Provence)

10h00-12h00 Session 01 : Réinventer le documentaire

Baptiste Buob – anthropologue, Lesc (Université Paris Nanterre/CNRS).

– Jean Rouch : des limites de la captation aux voies de la ciné-transe

Considéré, selon ses propres dires, comme un anthropologue par les cinéastes et un cinéaste par les anthropologues, Jean Rouch déborde allègrement les limites étroites du jeu des assignations disciplinaires. En présentant quelques-unes des facettes de cet homme pluriel, il s’agira plus particulièrement ici de traiter de sa « mystérieuse » ciné-transe, notion qui contribue à libérer la pratique filmique du vernis naturaliste que l’anthropologie tend encore, parfois, à lui appliquer.

Le laboratoire des hypothèses : collectif constitué de Nelly Catheland, Ce Soir (Hugo & Lise), Pauline Charpentier, Jocelyn Desmares, Fabrice Gallis, Eddy Godeberge, Charline Guyonnet, Romaric Hardy, Arthur James, Sophie Lapalu, Lou Lapalu Gallis, Émilie Launay, Margaux Lecoursonnois, Frédéric Leterrier, Théo Levillain, Virginie Levavasseur, Marthe Mauny et Sopi N’Guia

– Sommes-nous seul⋅es dans l’univers ?

La pluralité des mondes fascine les savants depuis des millénaires, de Démocrite jusqu’à Carl Sagan, en passant par Giordano Bruno. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire de notre espèce, nous possédons la science et la technologie requises pour éclairer cette question, notamment grâce à la découverte de milliers d’exoplanètes et d’une profusion de « super-Terres ». Reste à savoir si d’autres intelligences que la nôtre peuplent l’Univers et comment communiquer avec elles, voire les rejoindre. Le laboratoire développera ces hypothèses en regard de ces questions.

14h00-16h00 Session 02 : À l’écoute du monde

Peter Sinclair, ESAAIX, Locus Sonus

– Le son, quelles limites?

Cet exposé explore l’idée qu’une approche audio centrée peut changer la perception de nos limites en livrant une réflexion sur la perception de l’espace et du temps, entendus plutôt que vus. De quels a priori devons-nous nous débarrasser pour ce faire? Où commencent, où se terminent, quelles sont la direction, la perméabilité et la continuité de nos écoutes? Enfin, comment cette approche par l’écoute peut-elle être appliquée au quotidien aussi bien qu’à nos recherches puisqu’elles concernent, peut-être avant tout, nos façons d’aborder notre monde?

Roberto Barbanti, Professeur émérite au département Arts plastiques de l’Université Paris 8
– Penser l’akousis, une nouvelle façon d’entendre ?

En se basant sur l’observation visuelle du monde, la théorie – « théoria (au sens grec de “forme de connaissance” qui vient du regard) », comme écrit le géographe Eugenio Turri – a forgé l’histoire esthétique-épistémologique occidentale. Il s’agit d’une lecture du réel qui montre aujourd’hui des limites infranchissables. Un autre devenir esthétique-épistémologique fondé sur l’akousis, l’action d’entendre, pourrait être interrogé afin d’engendrer une forme de connaissance adéquate à notre temps.

Mardi 14 décembre 2021

10h00-12h00 Session 03 : Dérives

Ximena Alarcon, Independent Sound Artist. Résident à The Studio, Enterprise and Innovation Hub à l’université de Bath Spa.
– INTIMAL: a telematic « embodied » system for listening to our migrations

INTIMAL est un système incarné pour écouter nos voyages migratoires, pour sentir le lieu et la présence, se connecter avec les autres à travers des endroits éloignés. Dans cette conférence, je décrirai le processus créatif de l’application INTIMAL, qui détecte de manière synchrone les rythmes de marche des gens et les sonifie pour qu’ils soient perçus comme une respiration : une téléprésence incarnée. L’application révèle également des extraits d’histoires de migration qui pourraient déclencher une réponse de l’auditeur : construire un chemin au fur et à mesure que des relations émergent entre les voix et les fréquences sonores.

Carlos Casteleira, artiste/ enseignant ESAAix et François Parra, artiste/ enseignant ESAAIX

Walking the Data I Plotmap : un dispositif pour démarches pédagogiques situées

En 2015, nous entreprenons de développer une démarche et un dispositif conjoints, Walking-the-Data et Plotmap. Walking-the-Data est une démarche d’investigations des territoires qui s’efforce de mettre en lien propositions artistiques, engagements citoyens, savoirs et lieux patrimoniaux. Elle doit beaucoup aux diverses pratiques de la marche. Plotmap est un dispositif d’édition numérique de médias géo-localisés. L’articulation entre ces deux éléments est au coeur de ce projet de recherche. Il donne lieu en 2020 à une édition papier.

14h00-16h00 Session 04 : Dépasser les limites de la représentation

Jean Cristofol – Philosophe, antiAtlas des frontières.

Dans la trame

À l’ère de l’anthropocène, en pleine extinction du vivant et d’éclatement politique, la question de notre relation à l’espace est devenue critique. Les façons de produire « l’espace », de modeler notre milieu de vie, sont des enjeux à la fois politiques et écologiques, mais aussi théoriques et épistémologiques. Il faut donc re-penser les usages et les pratiques de l’espace, ce qui s’y tisse de liens visibles et invisibles, ce qui s’y articule de représentations.

Anna Guilló – Artiste, Enseignante, Chercheuse LESA AMU, et Cedric Parizot – anthropologue, IREMAM (Aix Marseille Université/CNRS).

– Israël Palestine: essais cartographiques

De nombreuses cartes ont été produites par des chercheurs, des organisations internationales ou des ONG afin de documenter l’évolution du conflit israélo-palestinien au cours des trente dernières années. En mettant cette cartographie en perspective avec quelques essais de cartographie expérimentale que nous avons réalisés, nous proposons une réflexion sur la manière dont ces formes conventionnées de représentation ont affecté de manière très spécifique les façons de penser et d’analyser les relations entre Israéliens et Palestiniens, ainsi que la nature des frontières qui les séparent.

16h30-17h30 Session 05 : Table Ronde

Compagnie Dodescaden et Baptiste Buob – Animé par Cédric Parizot

Laurence Maillot & Jeremy Demesmaeker — DODESCADEN : formé au théâtre et musicien professionnel, mû par le désir de créer un espace de transversalité artistique, Jeremy Demesmaeker fonde la compagnie Dodescaden en 2004. La compagnie devient progressivement un espace propice à la porosité des médiums et à l’expérimentation. En 2009, il s’associe avec Laurence Maillot, danseuse et chorégraphe. Après l’obtention du prix de la recherche 2013 du Centre de Développement Chorégraphique National les Hivernales, ils mettent en place un dispositif qui convie des chercheurs à venir nourrir et questionner leurs travaux au sein de la compagnie (Rues Intérieures 2014, Karoshi–Animal Laborans 2016, Les Maîtres fous 2017).

Mercredi 15 décembre 2021

9h00-12h30 Session 06 : Visualiser les espaces israélo-palestiniens et au-delà

Modérateur: Cédric Parizot, anthropologue, IREMAM, CNRS, Aix Marseille Université

Clémence Vendryes, doctorante en géographie et anthropologie, IREMAM, Aix-Marseille Université & Institut Français du Proche-Orient dans les Territoires Palestiniens

Le cimetière palestinien : du territoire à la ligne

Tout comme la tombe, le plan du cimetière localise et assigne le mort à résidence. Il rappelle la dimension fondamentalement et fixement territoriale du cimetière. Partant de cette proximité fonctionnelle apparente de la carte et du cimetière, j’ai dessiné des plans de tombes en Palestine — avant de me rendre compte que les morts s’éparpillent. Au-delà de la carte, le cimetière est entretenu par des signes matériels et éphémères des vivants qui prennent soin de leurs morts. Mes représentations spatiales se sont peu à peu défaites, puis fragmentées, à l’image de la terre palestinienne. Objet, geste, partage, palme, parole : le but à présent est de les relier. Dans le réseau ou le filet, le lien est ligne. Mais la ligne lisse l’espace relationnel et ses vécus. Comment quitter la flèche, sa dimension graphique et téléologique ?

Jérôme Courduriès, anthropologue, LISST, Université Toulouse Jean Jaurès

Ego et ses relations significatives dans les familles contemporaines : l’épreuve des schémas de parenté

Depuis les débuts de leur discipline, les anthropologues de la parenté ont élaboré des outils pour traduire de façon graphique l’écheveau des relations de parenté. Il s’est toujours agi pour eux de rendre compte de la manière dont les personnes sont reliées au groupe de leurs consanguins et au groupe de leurs alliés. Trois types de relations sont au fondement de ces schémas de parenté : la filiation, la germanité et l’alliance. Ces schémas étaient moins faits pour rendre compte avec précision de la réalité vécue des relations familiales que des règles et des structures sous-jacentes. Les changements intervenus dans les familles contemporaines dans de nombreuses sociétés ont compliqué singulièrement la tâche des anthropologues qui souhaitent schématiser les liens qui les caractérisent. C’est à cette difficulté et aux manières de la résoudre que je propose de réfléchir.

Théo Borel, doctorant en histoire, MESOPHLHIS/IREMAM, IEP Aix en Provence, Aix-Marseille Université.

Du réseau au filet : les migrations militaires entre la France et Israël

L’enrôlement francophone dans l’armée israélienne jalonne l’histoire de l’État d’Israël et correspond à un phénomène migratoire spécifique. Afin de réaliser une étude historique de ces circulations je mobilise une approche en termes de réseaux pour en révéler le caractère multi-situé et considérer l’importance des relations interpersonnelles. A partir d’une évaluation de l’influence de cette forme graphique sur ma démarche et dans la perspective d’envisager les apports de celle du filet (meshwork), cette présentation vise à interroger les retombées heuristiques qu’offre l’usage alternatif de ces deux modèles visuels.

14h00-16h00 Session 07 : Partager les espaces d’écoute virtuels

Caroline Boë, doctorante en pratique et théorie de la création artistique. Laboratoire PRISM UMR 7061, Aix-Marseille Université, CNRS, ministère de la Culture.

– Petit musée virtuel de la Pollution sonore : la sonothèque anthropohony.org

La sonothèque collaborative anthropophony.org archive des sons de pollution sonore de faible intensité pour les dénoncer. Ces sons infimes, filtrés par notre habituation auditive (Mosberg), sont inframinces (Duchamp) et s’y intéresser relève de l’endotique (Augoyard). Avec un système de commentaires d’utilisateurs de la sonothèque, le son physique archivé est augmenté d’une dimension perceptive-communicative (Barbanti). Les commentaires montrent que, malgré un souhait de dénonciation, nous esthétisons nos perceptions.

La Pulpe – Ludmila Postel, doctorante, Aix Marseille Université, PRISM-CNRS, ESAAix et Crys Aslanian, doctorante en recherche-création, Université Gustave Eiffel, EA LISAA, Artiste-Chercheuse, ESA Clermont-Ferrand Métropole, La Coopérative de Recherche.

– Le seuil entre mondes physique et virtuel comme espace relationnel

Lors de cette présentation à deux voix, Crys et Ludmila parleront de leurs recherche-créations respectives et de la manière dont elles ont fait naître un projet commun. Le collectif La Pulpe cherche la porosité des limites entre les mondes sonores physique et télématique en mélangeant plateau radio et monde 3D en ligne. En passant par la l’improvisation sonore et narrative, les frontières s’ouvrent pour créer de nouveaux espaces de partage, comme le projet de choeur trans*média « Chanson de Toile » qui vit actuellement ses premières expérimentations.

19h Session 8 : Les Maitres Fous – Un spectacle de danse par la compagnie Dodescaden présenté à 3bisF

– Les Maitres Fous

Les Maitres Fous nous parlent d’aujourd’hui. Ou plutôt, parlent de leurs préoccupations d’aujourd’hui : confusions du discours politique, commentaires et sur-commentaires de l’actualité, sur-présence des médias, les migrants, l’inertie, absurdité, le pouvoir, les réseaux sociaux….La performance Les Maitres Fous s’inspire d’un rituel de possession filmé par Jean Rouch en 1954. Les performeurs ne rejouent pas le film de Rouch mais s’approprient ce rituel pour créer leur propre espace de transgression, un espace avec leurs propres règles, leur espace exutoire dans lequel sont conviés les spectateurs. Les Maitres Fous, ce sont des bouffons, des clowns satiriques qui questionnent le présent en incarnant des figures monstrueusement contemporaines.

https://dodescaden.com/Les_Maitres_Fous.html

Image principale: Copyrigth US Navy – FA-18 Hornet breaking sound barrier (7 July 1999)

HDR: Israël Palestine, un antiAtlas

Cédric Parizot
Habilitation à diriger des recherches
soutenue le 27 septembre 2021
Aix-Marseille Université
Institut d’ethnologie et méditeranéenne, européenne et comparative
Sous le parainage scientifique de
Dionigi Albera, Directeur de recherche, IDEMEC (CNRS, Aix-Marseille Université)

Télécharger le Vol 1 Synthèse des travaux et les volumes annexes:
– Vol 2 Recueil de publications
– Vol 3 Expérimentations
– Vol 4 Au seuil de la frontière, replier les espaces israélo-palestiniens (Introduction et la table des matières)
– Vol 5 Jeu de cartes
– Vol 6 Jeu vidéo

JURY

Dionigi Albera, Directeur de recherche au CNRS, IDEMEC (Aix-Marseille Université, CNRS)
William Berthomière, Directeur de recherche au CNRS, PASSAGES (CNRS, Université Bordeaux Montaigne)
Riccardo Bocco, Professeur, IHEID, Genève
Lætitia Bucaille, Professeure des universités à l’INALCO, CESSMA (INALCO, IRD, Université de Paris)
Aline Caillet, Maîtresse de conférences (HDR), ACTE (Université Paris 1 — Panthéon-Sorbonne)
Frédérique Fogel, Directrice de recherche au CNRS, LESC (CNRS, Université Paris Nanterre)
Nicolas Puig, Directeur de recherche à l’IRD, URMIS (IRD, CNRS, Université de Paris)

antiAtlas #2, 2021 : On Countries and Hotels, Disassembling Narratives of Time and Place

Written by Beatrice Bottomley, and published into the antiAtlas Journal #2 this article focuses on a collection of short stories by the Palestinian writer Raji Bathish: On Countries and Hotels (2007). The stories take place in hotel rooms that are marked by the strong presence of media, or means of communication, allowing for a disassembling of linear time and place. To what extent does this enable the text to produce a space of movement? And what is the potential of such a space?

Read the article: https://www.antiatlas-journal.net/on-countries-and-hotels/

Beatrice Bottomley is a doctoral candidate at the Warburg Institute, University of London, supported by a studentship from the London Arts & Humanities Partnership. Her research interrogates the relationship between language and philosophy.

Mémoire: Le borderscape européen à l’épreuve du Covid-19

Les Îles Canaries comme décor du nouveau border play

Andrea Gallinal Arias
Mémoire de Master 2, Dynamique politiques et mutations des sociétés,
Institut d’études politiques, Aix-en-Provence, 2021

[Télécharger le mémoire au format PDF]

Dans ce mémoire, je vise à explorer la convergence entre la pandémie de Covid-19 et l’événement migratoire survenu dans l’archipel des Canaries, en Espagne, au cours de l’année 2020, en me concentrant plus spécifiquement sur l’île de Gran Canaria. En ce sens, je questionne le développement de cet événement en tant que crise et les effets de la gestion de l’urgence qui en découle sur la reconfiguration des acteurs et la matérialité de la frontière européenne des îles Canaries. J’aborde également les transformations du paysage politique insulaire depuis cet événement et la montée de l’extrême droite. L’objectif de ce mémoire est de penser, à travers l’exemple des îles Canaries, l’effet que la pandémie de Coronavirus aura sur d’autres frontières européennes.

La route migratoire atlantique des îles Canaries, considérée comme quasiment obsolète depuis une dizaine d’années, est revenue sur le devant de la scène internationale au cours de l’année 2020. En effet, les autorités espagnoles ont signalé une augmentation de 881% du nombre de migrants arrivant sur ses côtes par rapport à 2019 (PE, 2021). Quelque 22 000 personnes ont atteint les îles en provenance de diverses enclaves du Maroc, du Sahara occidental et d’Afrique de l’Ouest, une tendance qui s’est poursuivie au cours de cette année 2021 (Bautista, 18 mai 2021). Si ce chiffre peut sembler relativement faible par rapport à d’autres zones frontalières d’Europe, l’archipel a été complètement dépassé par cette situation, principalement en raison du contexte déjà complexe généré par l’épidémie de Covid-19.

Photo Andrea Gallinal, 2021

J’aborde cette arrivée soudaine de migrants comme un événement au sens où Alain Badiou le définit, c’est-à-dire comme un processus par lequel le surgissement d’une situation met en échec les modes opératoires par lesquels nous composons avec notre environnement (Badiou, 2007). Ici, l’émergence soudaine et radicale de populations exclues sur la scène sociale, en l’occurrence les migrants irréguliers, est venue perturber l’apparence de normalité et a ouvert un processus de reconfiguration de la réalité. Bien que l’arrivée de migrants irréguliers dans l’archipel des Canaries soit un phénomène récurrent et, en ce sens, prévisible, son articulation avec la pandémie de Covid-19 a créé un événement sans précédent sur l’île qui a laissé cette partie de la frontière européenne sans les outils pour faire face à la situation. La gestion des frontières dans les îles dans le contexte épidémique actuel a dû être adaptée par le biais de nouveaux mécanismes et acteurs afin de garantir que les migrants soient gérés conformément aux restrictions sanitaires. Le manque de préparation logistique et stratégique de l’archipel pour répondre à cet événement a généré un bricolage institutionnel qui a été, comme j’ai pu le constater sur le terrain, une source de contradictions et de vulnérabilités à tous les niveaux : un système d’accueil des migrants complètement dépassé en termes de nombre ; des structures d’accueil médiocres qui ont dû être assistées par de nouvelles structures comme des hôtels ou des macro-camps ; des politiciens et des travailleurs sociaux épuisés ; des immigrants désespérés et confus ; et une population locale polarisée succombant aux théories conspirationnistes et aux manifestations xénophobes.

En ce sens, l’objectif de ce mémoire est d’analyser comment l’émergence du Covid-19 a conduit à l’effondrement du fragile système d’accueil des îles Canaries et a forcé une reconfiguration profonde de l’infrastructure et de la politique frontalière et, par conséquent, des collectifs impliqués dans son fonctionnement formel et informel. La question de l’impact de la pandémie sur les modes de gestion des frontières de l’Europe semble significative pour deux raisons. Premièrement, la diffusion des vaccins Covid-19 ne semble pas nécessairement garantir la fin de la pandémie, comme le montre déjà la tendance dans certains pays (Genoux, 11 avril 2021). Ensuite, le fait que les politiques de vaccination ne soient mises en œuvre que dans les pays les plus privilégiés peut conférer à la mobilité internationale un rôle clé dans l’évolution de la situation sanitaire (Héran, 2020), comme le montre la création du Programme mondial de l’OMS pour la santé et la migration (OMS, 2020). L’analyse de la reconfiguration du scénario de la frontière européenne aux Canaries pourrait, par effet de loupe, fournir une illustration des questions que la pandémie va soulever dans les années à venir en termes de gestion des frontières et de la mobilité en Europe.

Mon questionnement s’articule autour de trois axes principaux : la transformation d’un événement migratoire en crise ; les réponses des différents acteurs impliqués et l’impact de ces actions sur le paysage frontalier de l’île ; et l’articulation de l’événement migratoire avec la transformation de la composition politique de l’archipel.

Tout d’abord, j’aborde la manière dont l’événement migratoire sur l’île de Gran Canaria a été progressivement présenté comme une crise. Comme Cuttitta l’explique pour l’île de Lampedusa, les crises sont généralement créées et  » performées  » par des mesures et des pratiques politiques comme moyen de gouverner la migration (2014), ce qui permet la mise en œuvre de procédures de contrôle supplémentaires. En outre, les îles sont des lieux particuliers qui, en matière de migration, attirent une attention médiatique extraordinaire (Bernardie-Tahir et Schmoll, 2014 ; Cuttitta, 2014) et où la réalité et les implications de la migration irrégulière prennent des formes exacerbées (Bernardie-Tahir et Schmoll, 2014), ce qui facilite la mise en scène des crises migratoires. En ce sens, je suggère que les mesures d’urgence déployées pour la gestion de la pandémie de Coronavirus sur le territoire espagnol ont facilité la reconfiguration de cet événement migratoire en crise. Il semble alors approprié de s’interroger sur l’articulation entre la pandémie et l’événement migratoire, sur le devenir d’une crise perçue, ainsi que sur les acteurs impliqués dans ce processus.

Dans un deuxième temps, je traite de la manière dont les réactions des autorités et des acteurs locaux déployés afin de maîtriser la crise ont contribué à la transformation du borderscape canarien. Je privilégie la notion de borderscape à celle de frontière car, d’une part, elle me permet de mettre en évidence la nature fluide et changeante des frontières (Bernardie-Tahir & Schmoll, 2014 ; Brambilla, 2014) et de me concentrer sur les relations entre les différents collectifs qui la composent : les confrontations, contradictions, alliances et concessions à différents niveaux qui ont émergé dans ce contexte changeant. D’autre part, elle me permet de délocaliser la frontière à la fois dans l’espace et dans le temps (Brambilla, 2015 ; Perera, 2007), en appréhendant tous les acteurs -humains ou non- qui interviennent avant dans le temps et loin dans l’espace : c’est le cas des directives et lois européennes qui ont un rôle central en la matière sur le territoire des Canaries.

Dans ce sens, je me concentre sur la manière dont la réponse à la  » crise  » migratoire a reconfiguré les relations entre les différents acteurs présents dans cet espace, ainsi que sur l’émergence de nouveaux acteurs. Plusieurs auteurs ont étudié l’émergence d’organisations citoyennes et d’ONG comme réponse aux urgences migratoires (Cuttitta, 2018 ; Danese, 2001), cependant, au cours de mon travail de terrain, j’ai pu observer l’émergence d’acteurs privés acquérant un rôle central dans le système d’accueil. Dans le vide généré par le manque de moyens de l’État espagnol, des propriétaires de différents hôtels ont réussi à s’organiser dans le but d’offrir une réponse digne à l’urgence d’accueil sur l’île. D’autres acteurs, déjà existants, ont dû ajuster leurs modes de fonctionnement pour s’adapter à la situation sanitaire. J’évalue ainsi les changements provoqués par ces réactions au niveau des collectifs locaux : la redistribution des rôles, leurs compositions, leurs limites.

Enfin, j’aborde les transformations du tissu politique et social de l’île à travers la gestion de l’événement migratoire. Lors de mon séjour à Gran Canaria, j’ai pu clairement constater l’émergence et la recrudescence d’un discours xénophobe jusqu’alors inconnu ainsi que de nouvelles pratiques et formes de solidarité. Cela me permet de postuler que l’événement migratoire va au-delà de la gestion logistique et stratégique du phénomène, mais qu’il a également un impact sur la composition politique et l’imaginaire collectif d’une société. En ce sens, j’aborde les réactions de la population locale à la gestion de la situation migratoire, ainsi que l’instrumentalisation politique de cet événement par les partis politiques d’extrême droite.

Méthodologie, sources et terrains

Cette recherche est le résultat d’un travail de terrain de deux mois réalisé en janvier et février 2021 sur l’île de Gran Canaria. Mon étude se base sur trois types de matériaux d’analyse : un travail ethnographique dans différents milieux lors de mon séjour sur l’île, des entretiens avec différents représentants de collectifs impliqués dans le domaine de la gestion des migrations et des articles de presse à travers lesquels j’ai pu construire une chronologie des événements, aussi bien pendant mon séjour sur l’île qu’à distance avant et après mon travail de terrain.

En ce qui concerne mon travail ethnographique, j’ai pu obtenir des informations de première main grâce à l’observation participante pendant mon travail en tant que volontaire dans deux grandes associations qui géraient deux centres d’accueil pour immigrants. Après un peu moins de deux semaines sur l’île de Gran Canaria, j’ai pu commencer à travailler comme professeure d’espagnol bénévole dans l’un des centres pour femmes migrantes de la Fondation Croix Blanche. Ce premier contact avec l’organisation m’a permis, plus tard durant mon séjour, de visiter l’un des macro-camps construits pour répondre à la situation migratoire sur l’île, puisqu’il était géré par la même association. Quelque temps plus tard, j’ai également pu rejoindre l’équipe du Centre d’Accueil Intégral (CAI) de Tafira, dans la banlieue de la capitale Las Palmas, géré par la Croix Rouge. Ce centre, où j’ai également travaillé en tant que professeure d’espagnol, accueillait uniquement des familles originaires du Maroc et du Sahara occidental. Ces deux expériences ont été particulièrement enrichissantes sur le plan personnel, notamment en ce qui concerne les relations interpersonnelles que j’ai pu établir avec plusieurs des résidents. En outre, elles m’ont donné accès à des témoignages de première main sur les différentes phases du projet migratoire des migrants et sur l’attention reçue à leur arrivée sur les îles. Ce fut également une très bonne occasion de voir de l’intérieur comment fonctionne ce type de ressources d’accueil temporaire au niveau institutionnel et humain.

En plus de ce type d’observation participante, j’ai également utilisé l’observation flottante, très courante en anthropologie, pour décrire sur mon journal de terrain à la fois les lieux et les pratiques que j’ai observés dans ces différents environnements. Cette technique m’a été particulièrement utile lors des explorations dans les différents quartiers où les macro-camps s’étaient installés, ainsi que lors de mes différents déplacements dans le sud de l’île, où je me suis principalement concentrée sur l’observation des structures touristiques, vides en raison du Covid-19, et de la nouvelle forme que prenait le paysage avec la présence des centaines de migrants. Outre le travail ethnographique, j’ai également pu réaliser un total de six entretiens avec différents représentants d’organisations et d’acteurs impliqués d’une manière ou d’une autre dans la gestion de l’accueil des migrants sur l’île de Gran Canaria.

Lors de mes rencontres avec les migrants eux-mêmes, j’ai décidé de privilégier le format de la conversation informelle à celui de l’entretien arrangé car il me semblait plus approprié au contexte. Étant donné la situation dans laquelle beaucoup d’entre eux se sont trouvés à leur arrivée sur les îles – confus, ayant vécu des moments de grande tension, parfois traumatisants, et très méfiants quant au type de relation qu’ils établissaient – les conversations informelles m’ont semblé la meilleure option pour favoriser la construction d’une relation de confiance et aussi pour préserver et respecter la situation de vulnérabilité dans laquelle beaucoup d’entre eux se trouvaient.

Les relations que j’ai pu établir avec les migrants, à l’intérieur et à l’extérieur des structures d’accueil, ont été la partie la plus enrichissante de mon travail de terrain. Cependant, elles ont également été les plus complexes : étant donné que la plupart des migrants avec lesquels j’ai pu parler en dehors des centres d’accueil étaient dans des situations difficiles, où ils se sentaient désespérés et frustrés, j’ai rapidement compris que mes efforts pour leur tendre la main pouvaient rapidement se transformer en une relation de dépendance. Si je donnais mon numéro de téléphone pour un contact ultérieur, je recevais des messages et des appels à toute heure. En ce sens, j’ai dû prendre du temps pour comprendre où et comment fixer les limites dans ce type de relation. Après réflexion, j’ai décidé que j’étais effectivement intéressée à nouer des relations humaines au-delà de mon objet d’étude. Je ne voulais pas simplement obtenir des informations de ces personnes en ignorant leur situation personnelle. Mais pour ce faire, je devais être assez sélective quant aux personnes avec lesquelles je facilitais mon contact personnel et celles avec lesquelles je ne le faisais pas. Ainsi, bien que mes échanges aient été multiples et avec de nombreux immigrants différents, j’ai privilégié l’établissement d’une relation de confiance avec un total de quatre personnes que je voyais régulièrement et avec lesquelles j’étais aussi personnellement impliqué. Cette sélectivité m’a permis d’avoir un accès privilégié à des informations de première main sur la situation dans les différents hôtels et les expériences matérielles et psychologiques à l’intérieur de ceux-ci, sans devoir négliger les relations personnelles établies puisque j’avais le temps de répondre à tous les messages ou appels.

Enfin, depuis le début du mois d’octobre 2020, j’ai commencé à travailler sur une revue de presse avec différents articles publiés par différents médias numériques. Cela m’a permis d’avoir une chronologie exhaustive de tous les événements importants qui se produisaient au fur et à mesure de l’évolution de la situation. Cela m’a également permis de suivre la reproduction des faits dans les médias, ce qui a également facilité l’identification des discours positionnés contre et en faveur du séjour des migrants sur l’île. Travailler avec la presse écrite dans différentes langues (espagnol, anglais, français) m’a également permis d’analyser la façon dont les événements ont été perçus dans la sphère internationale.
Grâce à ces trois sources d’information, j’ai pu construire mon analyse de la situation aux Canaries avant, pendant et après mon travail de terrain sur l’île de Gran Canaria.

Photo Andrea Gallinal, 2021

Les défis de mon travail de terrain : réflexions sur le genre

Il y a un élément important qui s’est distingué au cours de mon travail de terrain et que je voudrais aborder séparément : le fait d’être une chercheuse en contact avec des interlocuteurs principalement masculins. Je n’aborderai ici que la partie de mon travail de terrain relative à mon contact avec les migrants eux-mêmes en dehors des centres d’accueil dans lesquels je donnais des cours d’espagnol.

Tous les migrants que j’ai pu voir et à qui j’ai pu parler, à l’exception des deux centres où j’ai travaillé comme bénévole, étaient de jeunes hommes. En ce sens, les comportements et commentaires sexistes ou sexualisés étaient assez récurrents. Gurney décrit l’intimidation sexuelle à laquelle les chercheuses sont souvent exposées comme  » une gamme allant du comportement de flirt et des remarques sexuellement suggestives à la proposition sexuelle ouverte  » (1985). L’une des plus grandes difficultés lors de mon approche des jeunes migrants masculins a été les tentatives constantes de drague qui discréditaient complètement la position de chercheur dans laquelle je voulais me maintenir. En général, trois réactions étaient possibles lorsque je m’approchais pour parler aux jeunes hommes : une réponse timide et respectueuse ; une tentative d’approche avec des compliments et des questions sur ma vie personnelle ; ou, très souvent, ils voulaient simplement prendre des photos de moi ou avec moi. Les deux dernières réactions étaient assez inconfortables et, bien que le comportement de harcèlement ne soit pas quelque chose de spécifique à ce contexte particulier, puisque j’y suis confrontée dans ma vie quotidienne, dans cette situation il y avait une difficulté supplémentaire : comment devais-je réagir ?

Gurney souligne qu’un « minimum de tolérance est nécessaire à l’égard de tout comportement que les répondants peuvent manifester, sinon très peu de recherches sur le terrain seraient accomplies », mais « la question de savoir où fixer la limite » et comment est plutôt difficile (1985). Il est évident que je ne pouvais pas réagir dans ce contexte comme je le ferais dans ma vie de tous les jours, car il était dans mon intérêt de me rapprocher de ces personnes. La capacité de parler français a grandement facilité mon approche des migrants que j’ai rencontrés sur l’île. Comme ils me l’ont dit, le fait d’être ignoré par la plupart de la population locale, voire relativement maltraité, faisait de mon approche un événement inhabituel. Cela a été très souvent interprété de leur part comme un intérêt de nature romantique ou sexuelle. Plusieurs des hommes avec lesquels j’ai établi un contact plus solide m’ont expliqué qu’ils ne comprenaient pas pourquoi j’étais si gentil avec eux par rapport au reste des personnes qu’ils rencontraient. Au début, j’ai été obligé de justifier constamment ma gentillesse à leur égard, non pas par intérêt romantique, mais simplement par respect. Les questions sur mon état civil, si j’avais un petit ami, si j’étais mariée, revenaient régulièrement.

Face aux compliments et aux commentaires concernant mon apparence physique, j’essayais de les ignorer ou de simplement sourire. Petit à petit, j’ai commencé à développer des mécanismes me permettant d’éviter les questions gênantes concernant ma vie personnelle. J’ai remarqué que, comme le fait remarquer Gurney,  » le harcèlement sexuel est plus susceptible de se produire lorsque la femme est perçue comme célibataire ou sans attache avec un homme  » (1985). J’ai donc commencé à répondre à chaque occasion que j’étais mariée, ce qui semblait être un prétexte suffisant pour combattre le harcèlement, du moins dans une certaine mesure. Malgré cela, je devais encore faire face à des situations dans lesquelles je me trouvais certainement mal à l’aise. Je citerai en particulier le moment où l’un de mes interlocuteurs a tenté à plusieurs reprises de m’embrasser, alors que je lui avais clairement fait comprendre que je n’étais pas du tout intéressée. À une autre occasion, une autre personne avec laquelle j’ai essayé d’établir un contact a insisté pour m’épouser, même lorsque je lui ai dit que j’avais un partenaire. Encore une fois, dans ces occasions, trouver la bonne réaction n’a pas été facile et, en y repensant, je pense que j’aurais dû réagir plus fortement. Cependant, la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvaient ces personnes m’a également incitée à ne pas générer d’autres conflits avec elles.
Le fait d’être une femme, dans ce contexte, a également été bénéfique car cela m’a permis d’approcher plus facilement mes interlocuteurs, même si cela a généré des situations non souhaitées. Il est clair que si j’avais été un homme, je n’aurais pas eu à subir bon nombre des commentaires, des regards ou des comportements auxquels j’ai dû faire face en tant que femme, mais il est également probable qu’une présence masculine et une éventuelle approche en tant qu’homme auraient généré plus de méfiance chez mes interlocuteurs. Être une jeune femme a été, en ce sens, à la fois un avantage et un inconvénient.

Photo Andrea Gallinal, 2021

Contenu

Ce mémoire se compose de trois parties et de huit chapitres. Le découpage des différentes parties correspond à la logique explicative qui guide l’analyse.
Dans la première partie, je contextualise la convergence de la pandémie et de l’événement migratoire dans les îles et je questionne son caractère supposé imprévisible. J’examine également la construction de ce double événement comme une crise et comment cette catégorisation a impacté l’évolution des différents mécanismes institutionnels d’urgence développés au cours des derniers mois. Enfin, j’établis une comparaison entre la situation migratoire des Canaries en 2020 et celle de l’île de Lampedusa à la même période, dans le but de contextualiser la situation de l’archipel espagnol dans un panorama européen plus large.

Dans la deuxième partie de ce mémoire, je me concentre sur les différentes phases de développement et de mise en œuvre des systèmes de gestion et d’accueil des migrants. J’entends présenter ici la reconfiguration du paysage frontalier canarien à travers la recomposition des différents collectifs qui le constituent. Après un premier moment où le manque de moyens et de ressources de la part du gouvernement central est devenu évident, ce dernier a lancé le Plan Canarias, une feuille de route qui visait à mettre fin à la situation d’urgence vécue jusqu’alors. En ce sens, je me concentre ici sur l’utilisation des hôtels comme centres d’accueil temporaires et toutes leurs implications, ainsi que sur la mise en œuvre et la gestion des différents macro-camps établis sur l’île de Gran Canaria grâce à ce nouveau plan.
Enfin, dans la troisième partie, je me concentre sur les implications de la nouvelle infrastructure migratoire qui émerge de la recomposition du paysage frontalier des îles. Ainsi, j’analyse les nouvelles pratiques de ce système, basées sur des mobilités contraintes et des temporalités en expansion pour les migrants. J’aborde également les conséquences sociales et politiques résultant de la gestion de l’urgence de ce double événement. En ce sens, je fais principalement référence à l’augmentation et à l’expansion du discours xénophobe sur l’île, ainsi qu’à l’instrumentalisation de cette agitation par diverses formations politiques, notamment d’extrême droite, afin d’obtenir un levier politique.

Photo Andrea Gallinal 2019

Références bibliographiques

Badiou, A. (2007). Being and event. A&C Black.
Bautista, L. (18 May 2021). La inmigración en Canarias ha aumentado un 133% en los primeros 4 meses de 2021. ABC, págs.[accéder au document].
Bernardie-Tahir, N., & Schmoll, C. (2014). « The uses of islands in the production of the southern European migration border ». Island Studies Journal, 3-6.
Brambilla, C. (2015). « Exploring the Critical Potential of the Borderscapes Concept ». Geopolitics, 20:1, 14-34.
Cuttitta, P. (2014). « Borderizing the island setting and narratives of the Lampedusa border play ». ACME: An international journal for critical geographies, 13(2), 196-219.
Cuttitta, P. (2018). « Repoliticization through search and rescue? Humanitarian NGOs and migration management in the Central Mediterranean ». Geopolitics, 23(3), 632-660.
Danese, G. (2001). « Participation beyond citizenship: migrants’ associations in Italy and Spain ». Patterns of prejudice, 35(1), 69-89.
EP. (2021, January 02). La llegada de inmigrantes a las costas canarias creció en 2020 un 881% respecto a 2019. ABC, pp. [accéder au document]
Genoux, F. (11 April 2021). « Covid-19 : malgré une vaccination massive, l’épidémie est hors de contrôle au Chili ». Le Monde, [accéder à l’article]
Gurney, J. N. (1985). « Not One of the Guys: The Female Researcher in a Male-Dominated Setting ». Qualitative Sociology, 42-62.
Héran, F. (2020). Voyageurs internationaux ou immigrants, le virus ne fait pas la différence. De facto, vol. 18, 38-41.
Perera, S. (2007). A pacific zone? (In)Security, Sovereignty, and stories of the Pacific borderscape. En P. K. Rajaram, & C. Grundy-Warr, Borderscapes: hidden geographies and politics at territory’s edge (págs. 201-227). University of Minessota Press.
WHO. (2020). ApartTogether survey: preliminary overview of refugees and migrants self-reported impact of COVID-19. World Health Organization.

antiAtlas Journal #4 : Marco Mogiani, Borderless Imaginaries, Divergent Mobilities

This article published on antiAtlas-Journal #4 explores the multifarious ways in which freight and migrant mobilities have rearticulated to one another in the port of Patras. It argues that, through the re-appropriation of urban and logistical empty spaces, migrants have elaborated alternative strategies of settlement and escape that have allowed them to navigate the border and create independent patterns of mobility.

Read the article: https://www.antiatlas-journal.net/borderless-imaginaries-divergent-mobilities/

Marco Mogiani obtained his PhD in Development Studies at SOAS and is currently University Assistant at the University of Vienna. His work looks at border management within capitalism; migrant mobilities across the EU; acts and practices of citizenship.

antiAtlas des épistémicides

Une proposition d’Anna Guilló pour le collectif de l’antiAtlas des frontières

antiAtlas des épistémicides est un projet artistique et scientifique collaboratif dont l’objectif est de réunir dans un ouvrage des notices et des articles synthétiques portant sur des épistémicides du passé ou du présent, quel que soit l’endroit de la planète concerné. Les articles seront accompagnés de la reproduction d’une œuvre sous forme de carte pensée expressément pour chaque exemple d’épistémicide donné.

La question étant aussi singulière qu’insondable, ce projet n’a pas de vocation encyclopédique et vise, au contraire, par les choix opérés, à établir un atlas non exhaustif et subjectif, assumé à la fois comme ouvrage scientifique et catalogue artistique.

La totalité des champs disciplinaires étant touchée par cette question, c’est à ce titre qu’antiAtlas des épistémicides ouvre son appel à contributions à une communauté d’auteurs sans distinction d’appartenance.

Contact : antiatlasdesepistemicides@gmail.com

Modalités de soumission et calendrier

Étape 1 :
Les propositions d’articles (3000 caractères environ, espaces non compris), idées, suggestions et intuitions seront envoyées pour le 30 avril 2022, pour un premier jet, puis au fur et à mesure du temps que chaque auteur voudra se donner jusqu’à ce que nous réunissions une cinquantaine de propositions.
Mail : antiatlasdesepistemicides@gmail.com

Étape 2 :
Lorsqu’une dizaine de propositions seront recueillies et cartographiées, une prémaquette du projet Atlas des épistémicides sera proposée à différents éditeurs (et partenaires pour le financement – labos, organismes publics etc.).

Étape 3 :
Une fois l’éditeur séduit et le budget trouvé (comprenant la rémunération des auteurs et des artistes), un appel à écriture des articles sera lancé.

L’article final pourra prendre la forme d’une notice ou préférablement d’un article plus détaillé qui ne dépassera cependant pas 15 000 signes. Il sera accompagné d’une carte réalisée en étroite collaboration avec l’auteur, selon la nature de son article.
Les propositions pourront également émaner d’un duo artiste/auteur sous couvert que l’œuvre proposée relève du large vocabulaire de la cartographie. Enfin, les contributions d’auteurs-cartographes-artistes sont également les bienvenues.
Les articles seront soumis à un comité de lecture qui, le cas échéant, proposera remarques et corrections. Les informations transmises seront rigoureuses et référencées par une bibliographie précise qui sera mise en commun en fin d’ouvrage.

Structure de l’ouvrage et premières pistes de recherche

I Introduction

1. Si les articles et images de l’ouvrage forment une constellation, cette dernière n’en est pas moins organisée selon différentes catégories et entrées thématiques, historiques, conceptuelles géographiques, etc. Par-delà le titre de l’ouvrage, il s’agira de distinguer les exemples qui relèvent des savoirs détruits, des savoirs confisqués et des savoirs occultés, tout en tenant compte du fait que ces catégories sont souvent poreuses.

2. Qu’est-ce qu’un atlas ?
3. Qu’est-ce qu’un épistémicide ?
4. Présentation des parties de l’ouvrage :
a) Savoirs détruits
b) Savoirs confisqués
c) Savoirs occultés
5. Esprit général et méthodologie du projet

Ce projet artistique trouve son origine dans une pratique du dessin cartographique élargi visant à répertorier graphiquement des pratiques invisibles. Le paradoxe un peu éculé de la représentation de l’invisible a très vite fait place à une nécessité de documenter scientifiquement ce projet et à l’ouvrir aux épistémicides ; c’est en cela qu’il se pense sous forme d’atlas. Après un long temps consacré aux lectures concernant cette question, le projet transversal s’est imposé puisque, même si le terme est issu du champ de la sociologie des émergences de Boaventura de Sousa Santos, il est, de fait, travaillé, dans le monde entier, par tous les champs disciplinaires (à tel point que cet ouvrage se passera même, peut-être, de les distinguer).

Le travail collectif s’est alors très simplement organisé autour d’un appel à contributions pour établir une première prévisualisation du projet de façon à ce que de ces articles à venir portant sur des savoirs détruits, confisqués et occultés, émerge non plus un savoir mais une forme de connaissance commune dont seul le résultat final finirait de nous donner la clé. Un projet comme une bouteille à la mer, en somme, à l’exact opposé de la forme des projets « clé en main » que le monde académique et culturel tente de nous imposer, nous confisquant notre temps de recherche et de création entre le moment où il faudrait « monter un dossier », puis, à peine ce dernier accepté, déjà penser à le « valoriser ». La méthode, ici, est autre et repose sur une dynamique régie par la curiosité et le plaisir de porter à la connaissance du public une autre façon de dessiner le monde.

C’est dans ce même esprit, que nous voudrions réaliser ce premier tome de l’antiAtlas des épistémicides comme un objet à partir duquel pourront émerger différentes formes : expositions, séminaires, rencontres, programmations etc. Ainsi, là où généralement les livres viennent restituer les expériences et parcours de recherche (publications de thèses, actes de colloque, catalogue d’exposition, etc.), celui-ci viendrait plutôt les provoquer puisque ses contenus, non figés, nécessiteront un prolongement dans le débat public et sans doute l’avènement d’autre tomes…

II Savoirs détruits (épistémicides)

Étymologiquement, un épistémicide est le meurtre d’une science entendue dans son sens propre de connaissance. On attribue ce terme au sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos qui a publié en 2014 son ouvrage Epistemologies of the South. Justice against Epistemicide , traduit en français par Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur les sciences , sous-titre dans lequel le terme « épistémicide » a disparu. Le terme se trouve depuis 1994 dans son œuvre, ainsi défini :

Le nouveau paradigme constitue une alternative à chacun de ces traits. En premier lieu, il n’y a pas une forme unique de connaissance valide. Il y a beaucoup de formes de connaissances, autant que les pratiques sociales qui les génèrent et les soutiennent. La science moderne s’appuie sur une pratique de division technique professionnelle et sociale du travail et sur le développement technologique infini des forces productives dont le capitalisme est aujourd’hui l’unique exemple. Les pratiques sociales alternatives génèrent des formes alternatives de connaissance. Ne pas reconnaître ces formes de connaissance, implique de délégitimer les pratiques sociales qui les appuient et, dans ce sens, de promouvoir l’exclusion sociale de ceux qui les promeuvent. Le génocide qui caractérise tant de fois l’expansion européenne fut également un épistémicide : on a éliminé des peuples étranges parce qu’ils avaient également des formes de connaissances étranges et l’on a éliminé ces formes de connaissances étranges parce qu’elle se fondaient sur des pratiques sociales et des peuples étranges. Mais l’épistémicide a été beaucoup plus étendu que le génocide parce qu’il a toujours prétendu subalterniser, subordonner, marginaliser ou illégaliser des pratiques et des groupes sociaux qui pourraient constituer une menace pour l’expansion capitaliste, ou durant une bonne partie de notre siècle pour l’expansion communiste (sur ce point aussi moderne que le capitalisme), et aussi parce que cela est arrivé aussi bien dans l’espace périphérique et extra- nord-américain du système monde que dans l’espace central européen et nord-américain, contre les travailleurs, les indigènes, les noirs, les femmes et les minorités en général (ethniques, religieuses, sexuelles).
Le nouveau paradigme considère l’épistémicide comme un des grands crimes contre l’humanité .

Cette première partie réunira des articles sur des pratiques et des savoirs définitivement détruits, perdus à tout jamais. On pourra par exemple penser au contexte des 4 grands épistémicides du XVIe siècle ainsi répertoriés par Ramón Grosfoguel :

1) La conquête d’Al Andalus et son génocide/épistémicide des juifs et musulmans.
(Incendie de la bibliothèque de Cordoue ainsi que celles de Séville et Grenade (1 million de livres détruits en tout)
2) La conquête de l’Amérique et l’extermination des Amérindiens
3) La mise en esclavage des Africains
4) Les femmes (sorcellerie)

Mais on ne résumera pas cette partie aux seuls effets de la colonisation au XVIe siècle. Elle s’ouvrira également sur tout épistémicide répertorié de la préhistoire à nos jours selon l’entrée thématique choisie par les auteurs. On pourra, par exemple, penser à la disparition des langues et, avec elles, des noms propres et communs, tout comme les toponymes. La question de la traduction au sens large du terme se pose également ici.
Ces destructions sont également liées à l’annulation des panthéons et cultes religieux de toutes sortes, les épistémicides sont également des spiriticides.
On pourra encore penser à toutes sortes de savoirs vernaculaires « remplacés » par d’autres jugés plus efficaces (la cartographie et, plus généralement, les pratique de l’orientation, en sont un bon exemple).
Enfin, la question de la destruction des œuvres d’art sera également abordée (voir l’exemple du cinéma khmer).
D’une manière générale, c’est l’ensemble des épistémicides à travers l’histoire et le monde qui est ici interrogée, bien au-delà de ce que l’on nomme les épistémologies du Sud.
(À compléter selon les bonnes idées de auteurs !)

III Savoirs confisqués

Les savoirs confisqués sont souvent associés aux savoirs détruits puisqu’ils sont le fait de l’action d’un dominant sur un dominé ce qui signifie, d’une certaine manière, de déposséder ce dernier d’un savoir lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement de l’éliminer. C’est en cela que tout génocide implique aussi un épistémicide.
Mais un savoir confisqué n’est pas à proprement parler détruit sinon déplacé, réutilisé, interprété (même s’il peut parfois, aussi être détruit par omission ou manque de maîtrise).
À ce titre, l’histoire de la connaissance des plantes médicinales est particulièrement éloquente.
Voir, par exemple, Samir Boumédienne, La Colonisation du Savoir : Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750).
Dans la droite lignée des questions liées à l’herboristerie, il y a également celle de la médecine et de ses pratiques et de diverses pensées qui s’opposent, entre prévention, guérison, soin etc.
Aujourd’hui, on peut également penser à la suprématie de l’industrie agroalimentaire soutenue par les gouvernements et qui empêche, par exemple, les paysans de resemer leurs propres récoltes ou encore interdit la culture de certains fruits et légumes, tout comme elle impose l’administration d’antibiotiques au bétail. (Voir le manifeste des 1052 éleveurs et éleveuses hors-la-loi). De ces différentes confiscations naissent des pratiques clandestines, hors-la-loi dont il pourrait être question dans la conclusion.
(À compléter selon les bonnes idées de auteurs !)

IV Savoirs occultés

Si les savoirs peuvent être détruits ou confisqués, ils sont également occultés (ce qui peut, à terme, les précipiter vers l’oubli donc vers leur destruction s’ils ne sont pas conservés).
Les manuels scolaires et, plus généralement, les pédagogies opérées dans les différents pays du monde sont éloquentes. Comme dans cet antiatlas, les manuels scolaires toutes disciplines confondues sont concernés entre pans de l’histoire non enseignés ou carrément niés, organes non représentés (voir l’exemple récent de la réhabilitation de la représentation du clitoris), auteurs censurés etc.
On pensera ici particulièrement aux femmes occultées, non mentionnées ou tout simplement dépossédées de leurs propres découvertes ou inventions dans l’histoire de l’art, des sciences, de la politique.
Plus généralement, on pensera à la censure qui, parfois, a donné lieu à la perte réelle de connaissances (car œuvres et documents occultés sont perdus in fine).
(À compléter selon les bonnes idées de auteurs !)

V Post-face en guise de conclusion ? Vers des savoir mutants.

Samir Boumediene conclut son ouvrage en montrant que certains savoirs sont des savoirs résistants (exemple des plantes abortives utilisées en situation d’esclavage pour ne pas fournir de main d’œuvre supplémentaire aux maîtres).
Cet ouvrage veut échapper à la dualité dominant/dominé pour montrer, aussi, comment les savoirs ne sont pas nécessairement conservés ou détruits mais aussi « mutants », osmotiques.
Il étend sa critique des savoirs dominants aux mouvement sociaux et politiques occidentaux dits de gauche dans la mesure où ils reproduisent également de façon irréfléchie, certains modes de domination (Cf. Ramón Grosfoguel et de Sousa Santos).
(À compléter post-partum selon les bonnes idées de auteurs !)

Quelques pistes bibliographiques et liens pour commencer

(une « vraie » bibliographie serait infinie, elle se constituera en fonction des contributions).

BOUMEDIENE Samir,Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, 2021.

COMITÉ INVISIBLE, À nos amis, Paris, La Fabrique, 2014.

CRAWFORD Matthew B., Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, trad. (Etats-Unis) Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, 2010.

DEUTINGER Théo, Handbook of Tiranny, Zürich, Lars Müller Publishers, 2017

FEDERICI Silvia, Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorcières au féminicide, Paris, éd. La Fabrique, 2021
_________, Le Capitalisme patriarcal, Paris, éd. La Fabrique, 2019
_________, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Paris/Genève/Marseille, éd. Entremonde/Senonevero, 2014

MAUVAISE TROUPE (collectif), Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, Paris, éd. de l’éclat, « premiers secours », 2014.

LUSTE BOULBINA Seloua, Les miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs (arts, littérature, philosophie), Paris/Dijon, éd. Les Presses du réel, coll. « Figures », 2018.

SANTOS Boaventura de Sousa, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur les sciences, trad. de l’anglais au français par Alain Montalvão Lantoine, Séverine Laffon et Alexis-Michel Gauvrit. Traduction remaniée et adaptée par Aline Chabot et Jean-Louis Laville, Paris, éd. Desclée de Brouwer, coll. « Solidarité et société », 2016.

SPIVAK Gayatri C., Les subalternes peuvent-elles parler ? trad. de l’anglais par Jérôme Vidal, Paris, éd. Amsterdam, 2006

Liens vers articles scientifiques et généralistes :

COLLIGNON Béatrice, « Que sait-on des savoirs géographiques vernaculaires ?» https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_2005_num_82_3_2467

DELL’OMODARME Marco Renzo, « Pour une épistémologie des savoirs situés : de l’épistémologie génétique de Jean Piaget aux savoirs critiques » (Thèse)
https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01233068/

GOURGUES Jean-Michel, « Les manuels scolaires : courroie de transmission des connaissances de la colonialité dans les pays périphérisés ».
https://www.researchgate.net/publication/287206803_Analyse_Les_manuels_scolaires_courroie_de_transmission_des_connaissances_de_la_colonialite_dans_les_pays_peripherises

GROSFOGUEL, Ramón, « Un dialogue décolonial sur les savoirs critiques entre Frantz Fanon
et Boaventura de Sousa Santos »
https://www.cairn.info/revue-mouvements-2012-4-page-42.htm

LEFEBVRE, Camille et SURUN, Isabelle, « Exploration et transferts de savoir : deux cartes produites par des Africains au début du XIXe siècle » https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00682112

LEFEBVRE, Camille, « Itinéraires de sable : Paroles, gestes et écrits au Soudan Central au XIXe siècle. » https://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-00676325/

RENOULT, Yann, « L’éthnomathématique, un outil de lutte contre les épistémicides » https://pedaradicale.hypotheses.org/2375

Qui sommes-nous ?

https://www.antiatlas.net/
https://www.antiatlas-journal.net/
https://www.annaguillo.org/

Image: Anna Guilló, Vers un antiAtlas des épistémicides, 2021. Photographie, dimensions variables.

Palestine Israël #2: De l’Inde à Israël (reporté)

Mardi 18 mai 2021
10h-12h
Compte tenu de la situation en Israël Palestine, nous avons choisi de reporter la tenue de ce séminaire.

L’appropriation du judaïsme par les Bnei Menashe

Cécile Guillaume Pey, anthropologue, chargée de recherche au CNRS, Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS/CNRS, Paris)

Chez les Kuki et les Mizo, groupes tribaux parlant des langues tibéto-birmanes qui résident de part et d’autre des frontières entre l’Inde, la Birmanie et le Bangladesh, émergent des revendications d’une identité juive à partir des années 1930. De nos jours, plusieurs ‘‘mouvements judaïsant’’ se côtoient au sein de ces groupes. Parmi eux, je m’intéresserai plus particulièrement aux Bnei Menashe, qui se présentent comme les descendants d’une tribu perdue d’Israël. Depuis le début des années 1980, plusieurs milliers d’entre eux ont quitté leur pays natal pour s’installer en Israël avec l’aide d’organisations qui se donnent pour mission de faciliter l’aliyah de juifs « perdus » ou « cachés » disséminés à travers le monde. Il s’agira d’analyser les modes d’appropriation du judaïsme au sein de ce groupe en suivant le parcours de Bnei Menashe originaires du nord-est de l’Inde et devenus citoyens israéliens.

Organisation

Cédric Parizot, anthropologue, chargé de recherche au CNRS, IREMAM (CNRS/Aix Marseille Univ) et Julien Loiseau, historien, Professeur des universités, IREMAM (CNRS/Aix Marseille Univ)

Photo: Cécile Guillaume Pey